Édition du 1er avril 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

« Nous vivons dans une dictature fasciste »

Elie Mystal traite des attaques illégales de D. Trump contre le système judiciaire.

"Ma réponse aux violations des multiples jugements par D. Trump, c’est que le peuple doit prendre les devants parce que les tribunaux ne le feront pas. Ils ne le peuvent pas. Vous voulez que M. Khalil soit libéré ? Il faut aller à Jena et le libérer. C’est en quelque sorte ce qu’il faut (faire)."

Democracy Now, 19 mars 2025
Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr

Amy Goodman : (…) Le juge en chef de la Cour suprême a publié une rare déclaration qui critique le Président Trump et ses alliés.es pour leurs appels à la procédure de destitution contre des juges fédéraux qui ont émis des jugements contre le Président. Le juge en chef Roberts écrit : «  Depuis plus de deux siècles il a été établi que la destitution n’est pas la réponse appropriée quand on est pas satisfait d’une réponse judiciaire. La procédure d’appel existe dans ces cas ».

La déclaration du juge en chef Robert est émise après que le Président Trump ait attaqué à plusieurs reprises un juge de district fédéral, le juge James Boasberg qui a ordonné à l’administration de cesser d’employer la loi sur les ennemis étrangers de 1798 pour expulser des immigrants.es. Cette loi n’a été employée que deux fois de toute l’histoire américaine et c’était en temps de guerre. Samedi, l’administration a ignoré le jugement du juge Boasberg de faire revenir aux États-Unis trois vols emportant des immigrants.es expulsés.es vers une prison à sécurité maximale du secteur privé au Salvador.

Dans une publication sur un réseau social, le Président Trump en a appelé de la destitution du juge Boasberg en le décrivant comme «  un juge lunatique de la gauche radicale, un fauteur de troubles et un agitateur ». Mais pour vous donner une idée de ce juge, c’est lui qui avait ordonné la publication des courriels de Mme Hilary Clinton (durant la campagne présidentielle de 2016. N.d.t.).

Plusieurs des membres de l’administration Trump ont publiquement menacé de défier les jugements des tribunaux. Voici la déclaration de celui qu’on nomme le tsar des frontières, M. Tom Homan sur Fox News :

Tom Homan : Je suis fier de faire partie de cette administration. Nous n’arrêtons pas. Je n’ai rien à faire de ce que pensent les juges. Je me fiche de ce que pense la gauche. Nous sommes en route.

A.G. : Lundi sur les ondes de CNN, le conseiller à la Maison blanche, M. Stephen Miller, a déclaré que le juge Boasberg n’avait pas l’autorité de juger de (l’application) de la loi sur les ennemis étrangers de 1798. (…) Lundi au cours d’une audience le juge Boasberg a accusé l’administration d’adopter une approche telle que : «  Nous n’en avons rien à faire, nous faisons ce que nous voulons ».

Tout cela survient alors que l’administration est face à de plus en plus de poursuites devant les tribunaux. Lundi, un autre juge a bloqué le bannissement des personnes transgenres dans les armées, décrété par le Président Trump. Un autre juge fédéral a statué que le démantèlement de l’USAID exécuté par Elon Musk violait la Constitution de plusieurs façons. Le Président a répondu sur les ondes de Fox News :

Président D. Trump : Nous allons faire appel. Nous sommes face à des juges voyous qui détruisent notre pays.

A.G : Comme les craintes d’une crise constitutionnelle augmentent, nous discuterons de la situation avec Elie Mystal correspondant du secteur justice sur The Nation. Son dernier article est intitulé : Trump is Trying to Create His Own Personal Legal Strike Force ». Il est aussi l’auteur d’un ouvrage qui sera publiédans quelque temps : Bad Law : Ten Popular Laws That Are Ruining America ».

Elie merci d’être de nouveau sur les ondes de Democracy Now ! Que se passe-t-il en ce moment avec ces attaques présidentielles contre les juges ?

Elie Mystal : Nous vivons dans une dictature fasciste. En ce moment c’est notre réalité. C’est ce que nous ressentons. Nous en sommes là. Ce n’est pas une crise constitutionnelle à venir, nous sommes en pleine crise constitutionnelle. (…) Comment pouvons-nous penser que nous sommes en démocratie, comment pouvons-nous nous dire dans une nation de droit si un seul homme, Donald Trump, peut défier les deux autres branches du gouvernement ? C’est ce dans quoi nous sommes. Et c’est ce que le Président a promis de faire et de fait, c’est ce qu’il fait.

Amy, vous avez diffusé le clip où le Président s’exprime, vous avez mentionné la déclaration du juge John Roberts et vous avez correctement pointé du doigt qu’il s’exprime rarement. Arrêtons-nous sur ce qu’il dit. C’est la déclaration la plus faible qu’il pouvait faire. Il tourne autour du pot en laçant ses jolis mots comme : « n’entreprenez pas de procédure de destitution contre les juges fédéraux. C’est mal » Il ne dit rien à propos des violations flagrantes des jugements des tribunaux par le Président Trump. Il ne dit absolument rien à ce sujet.

Encore une fois, (le juge) Roberts n’est pas votre ami. Il ne vient pas nous aider. Je pense qu’il est aussi effrayé par D. Trump que le reste du gouvernement. (…) Je ne connais pas de définition de la dictature fasciste que celle dans laquelle nous nous retrouvons en ce moment.

Juan Gonzalez (D.N.) : Elie, il y a une différence qualitative entre la situation actuelle et les confrontations antérieures entre l’exécutif et les tribunaux. Il faut remonter à 1800, quand il y a eu une fameuse bataille entre le Président Andrew Jackson et la Cour suprême à propos de la relative souveraineté des peuples amérindiens. Et F.D. Roosevelt a aussi eu ses conflits avec la Cour. Mais, comme vous le dites se sont une multitude de juges partout dans le pays qui émettent des jugements contre l’administration Trump. Qu’elle est, selon vous, la différence entre ce qui se passe maintenant et ces batailles historiques ?

E.M. : Donc, en ce moment, l’administration Trump s’exprime directement ; vous venez tout juste de diffuser (la déclaration) de ce dépravé de Stephen Miller qui déclare directement que les juges fédéraux n’ont pas autorité sur cette administration. C’était premièrement. C’est la coupure la plus profonde avec le passé. Ils ne prétendent même pas reconnaitre le pouvoir du système judiciaire fédéral à restreindre ou contrôler cette administration. (…)

Deuxièmement, si vous étudiez ces exemples historiques, pour la plupart il est question de financement militaire. (…) Andrew Jackson dit que les juges ont ainsi jugé pour l’empêcher d’aller de l’avant avec sa politique contre les amérindiens. C’était un génocide. Et Teddy Roosevelt avait expédié la Marine à mi-chemin dans le Pacifique. Il déclare quelque chose qui ressemble à : « Congrès, je suis sûr que vous allez les financer pour qu’ils reviennent n’est-ce pas » ? Il est question d’une branche exécutive exerçant sont large contrôle. Le commandant en chef exerce un large contrôle sur les militaires américains.nes. (…) Ici, il ne s’agit pas d’une situation militaire.

Les fonds de USAID lui ont été attribués par le Congrès. (On lui coupe son financement pour que les fonds reviennent au gouvernement et le juge ordonne que cela cesse). Que dit D. Trump ? « Non je ne le ferai pas, absolument pas ».

Un autre juge ordonne : « Ramenez ces avions et leurs passagers ». Trump déclare : « Non je ne ferai pas ça non plus ». C’est clairement de l’autoritarisme. Clairement, un homme, les caprices d’un seul homme contrôlent le pays. Et comme vous l’avez diffusé, sont tsar des frontières déclare littéralement qu’il ne respectera pas les jugements de cours. Stephen Miller dit cela aussi. D. Trump le dit. C’est ce qui diffère du passé.

Si qui que ce soit pense que c’est équivalent, je veux rappeler que je suis assez vieux pour me souvenir quand la Cour suprême a, inconstitutionnellement à mon avis, rendu l’avortement illégal. Je suis assez vieux pour me rappeler que le Président Biden n’est pas allé au Texas et dire quelque chose comme : « L’avortement pour toutes » ! D’accord ? Non il a respecté le jugement ridicule de la Cour suprême quant au droit des femmes de choisir. Alors, je voudrais seulement faire la comparaison entre la retenue de J. Biden quant aux jugements et ce que nous voyons de la part de l’administration Trump.

J.G. : Je voulais aussi vous demander (votre opinion) à propos de du détournement du Département de la justice en armement même s’il (D. TRump) prétend que c’est ce qu’on a fait antérieurement contre lui. Lors de son discours dans le Great Hall de ce département, il a déclaré : «  À titre de chef de l’application de la loi dans notre pays, je vais insister et exiger complète et totale responsabilité pour tout ce qui s’est passé de mal et d’abusif antérieurement ». Il était avec le directeur du FBI, Kash Patel et la ministre de la justice, Mme Pam Bondi, tous deux en service.

E.M. : Oui et encore une fois, c’est D. Trump faisant ce qu’il avait promis de faire. C’est un dictateur agissant comme un dictateur n’est-ce pas ? C’est un homme qui prend personnellement le contrôle de l’appareil d’application de la loi aux États-Unis pour que ses membres attaquent ses ennemis.es politiques. C’est ce qu’il a promis de faire. Je suis surpris que les gens en soient surpris. Que pensiez-vous que cet homme allait faire ? Suivre la loi ? Il a même promis de faire cela. Alors, pourquoi les gens sont-ils surpris qu’il ne le fasse pas maintenant ?

Il est allé au Département de la justice (…), historiquement il est censé y avoir un mur de séparation entre ce Département et le Président des États-Unis. Revenons encore à J. Biden, il n’aurait pas contacté Merrick Garland (ministre de la justice d’alors n.d.t.) pour lui demander s’il faisait quelque chose à propos des personnes qui ont attaqué le Capitole le 6 janvier.

Mais, mettons cela de côté. Le Président Trump est allé au Département de la justice pour déclarer, annoncer, confirmer qu’il a l’intention d’utiliser ce Département pour attaquer ses ennemis.es politiques, spécialement les avocats.es. Il a énuméré plusieurs d’entre eux et elles durant son discours, Jack Smith, Andrew Weissmannn, Norm Eisen spécifiant que cette tâche reviendrait aux avocats.es du Département (…). Ils et elles travaillent pour lui, pas pour le peuple américain. Il a rendu cela très clair. Les avocats.es de ce département vont, à sa demande, poursuivre les avocats.es qu’il croit s’opposer à lui. C’était le clou de son discours au Département de la justice.

Et qu’à fait Mme Bondi ? Qu’à fait M. Patel ? Ils se sont assis là et ont applaudi. Ils ont applaudi comme le flagorneur et la flagorneuse qu’ils sont. Et nous pouvons prendre pour acquis que les demandes illégales faites par le Président de poursuivre des avocats.es qu’il croit s’opposer à lui, seront exécutées.

Durant ce discours, à un moment donné il dit : « Sur CNN et MSDNC, on dit 97,6% de mauvaises choses contre moi ». C’est de l’exact D. Trump normal. Mais politiquement et légalement, il dit que vous pourriez poursuivre le média parce qu’il écrit de mauvaises choses contre vous. Encore une fois, si ça n’est pas de l’autoritarisme, de la dictature, du fascisme je ne comprends pas ce que ces mots veulent dire.

A.G. : Elie, je voulais connaitre votre opinion à propos des jugements de cours que l’administration défie clairement. Il y a le cas des prisonniers transférés dans une prison super maximum au Salvador alors que le juge a directement interdit cette opération en ordonnant : « Ramenez ces avions ». Il y en avait encore un sur le tarmac. Aussi le cas de la docteure Rasha Alawieh, professeure à Brown University spécialiste du rein. Un juge a statué qu’elle ne devait pas être expulsée, elle l’a été quand même. Pouvez-vous nous faire part de votre opinion à propos de ces cas et celui de Mahmoud Khalil qui se qualifie de prisonnier politique comme vous le savez. Il est détenu dans une prison de la police des frontières (ICE), à Jena en Louisiane. Il a protesté contre le soutien américain à Israël dans sa guerre à Gaza. Pouvez-vous nous parler de tout cela ?

E.M. : Amy, après son élection (D.Trump), le 5 novembre dernier, on m’a dit que les tribunaux allaient nous sauver, allaient le modérer, qu’ils seraient notre dernier gardien qui préviendrait une dictature militaire. Et j’ai répondu que ce ne serait pas le cas, parce que les tribunaux ne peuvent (concrètement) faire respecter leurs décisions. C’est l’exécutif qui voit à le faire. Et quand vous avez un exécutif comme celui de D. Trump, prêt à ignorer ces jugements il n’y a rien que les tribunaux puissent faire.

Donc, une partie de ma réponse sera de me retourner vers mes interlocuteurs qui m’ont répété pendant des mois que les tribunaux allaient nous sauver. Qu’est-il advenu jusqu’à maintenant ? Quel est votre plan maintenant ? Quand les tribunaux ont émis des jugements que D. Trump ignore, quel est le plan B ? Parce que le plan A qui disait que les tribunaux allaient nous sauver ne fonctionnera jamais.

Ma réponse aux violations des multiples jugements par D. Trump, c’est que le peuple doit prendre les devants parce que les tribunaux ne le feront pas. Ils ne le peuvent pas. Vous voulez que M. Khalil soit libéré ? Il faut aller à Jena et le libérer. C’est en quelque sorte ce qu’il faut (faire). Ce n’est pas parce qu’un.e juge va l’écrire sur une feuille de papier que ça va arriver. D. Trump va tout simplement l’ignorer. Nous l’avons vu quand ces Vénézuliens ont été expulsés illégalement après qu’un juge eut ordonné que les avions devaient revenir (aux États-Unis). Et aussi avec la docteure, qu’il a aussi expulsée en disant que ça c’était « fait trop vite » pour que les tribunaux aient eu le temps de juger.

Et encore une fois, je vais revenir au juge en chef Roberts, qui n’a rien dit à ce sujet. D’accord ? Et tout cet écran de fumée que représente « Oh ! Je ne destitue pas mes juges » ! Il n’a rien dit à propos du Président Trump qui refuse de faire revenir les avions tel qu’ordonné par un jugement de cour. C’est le genre de fascisme sous lequel nous vivons. C’est comme ça que je me sens mes amis.es.

A.G. : Merci beaucoup E. Mystal d’avoir été avec nous.

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Juan Gonzalez

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