Tiré de Canadian dimension
Photo Pierre Polievre
Mercredi 12 février 2025 / John Clarke
traduction Johan Wallengren
Dans son discours d’investiture, Donald Trump a proclamé : « J’ai été sauvé par Dieu pour rendre à l’Amérique sa grandeur », ne laissant guère de doute quant au peu de cas qu’il fait des droits démocratiques de ceux qui s’opposent à sa mission divine. De fait, sur le site de The Conversation, l’universitaire français Jérôme Viala-Gaudefroy décrit la rhétorique de Trump comme étant marquée par « le triomphalisme et l’autoritarisme manifeste ».
Pierre Poilievre, qui pourrait bien devenir le prochain premier ministre canadien, montre la même impatience à l’égard de l’opposition alors qu’il cherche à donner de l’élan à son programme de droite radical. Comme je l’ai noté dans ma dernière chronique pour Canadian Dimension, Trump voit ses opposants comme une force sinistre, il s’en prend au « socialisme autoritaire » et considère les mouvements de contestation des inégalités dans la société comme d’intolérables expressions de l’« idéologie woke ». Il est clair que la nécessité de défendre les droits démocratiques est pressante des deux côtés de la frontière.
Une démocratie mise à mal
Si nous voulons défendre les droits démocratiques, nous devons faire la différence entre les droits pour lesquels il a été nécessaire de se battre afin d’obtenir satisfaction et les systèmes défectueux de représentation politique qui existent dans les démocraties libérales, notamment au Canada. Comme le montre l’histoire, ces systèmes ont été mis en place dans le seul but d’assurer une représentation des hommes nantis.
Élections Canada reconnaît qu’en 1867, du temps de la Confédération canadienne, le droit de vote était réservé aux hommes propriétaires de biens. Ce n’est qu’en 1918 que le droit de vote a été accordé aux femmes, tandis que les restrictions fondées sur la race ont persisté pendant encore des décennies. Il est choquant de constater que ce n’est qu’en 1960 que la suppression de toutes les restrictions au droit de vote des populations autochtones a été effective.
On a beau avoir octroyé le droit de vote à d’autres catégories de citoyens après avoir repoussé l’échéance le plus longtemps possible, le système en place reste une forme de démocratie des plus restreintes. De mille façons, le pouvoir et l’influence liés à la richesse engendrent une mainmise sur le processus électoral et le fonctionnement du gouvernement. Nous pouvons voter pour le candidat de notre choix, mais les décisions économiques qui façonnent nos vies sont principalement prises dans les conseils d’administration des grandes entreprises. La soi-disant démocratie que l’on nous apprend à vénérer est une créature faible et malade. Mais les droits démocratiques que nous nous devons de défendre sont quelque chose d’entièrement différent.
À l’époque, non seulement le droit de vote n’était pas fait pour les « ordres inférieurs », mais le pouvoir n’accordait pas le droit de se réunir ou d’exprimer des opinions dissidentes sans répression. Le massacre de Peterloo à Manchester, en Angleterre, qui a eu lieu en 1819, est un exemple particulièrement terrible de la façon dont le droit de se mobiliser et de présenter des revendications aux détenteurs du pouvoir a dû être payé par versement de sang.
Les capitalistes de jadis n’auraient jamais pu imaginer que les travailleurs obtiendraient un jour le droit d’organiser des syndicats sur leur lieu de travail et de participer à des négociations collectives avec leurs employeurs. Toute une série de mesures (de plus en plus fragilisées) visant à limiter le profit et à offrir certaines protections à la classe ouvrière ont été obtenues en dépit des objections furieuses des détenteurs du pouvoir.
Les droits de la classe ouvrière n’ont jamais été des acquis absolus. Ils ont toujours été renforcés ou affaiblis selon l’équilibre des forces déterminé par les avancées ou reculs de la lutte du monde ouvrier. La Grève des imprimeurs de Toronto en 1872 a débouché sur l’adoption de la Loi sur les syndicats et sur des droits minimaux pour les travailleurs. Les décennies de luttes syndicales qui ont suivi ont culminé avec les grands affrontements de classe qui ont eu lieu immédiatement après la Seconde Guerre mondiale et qui ont permis d’établir des droits syndicaux beaucoup plus solides. Depuis les années 1970, cependant, l’attaque néolibérale contre les syndicats a considérablement mis à mal les progrès réalisés par le passé, affaiblissant d’autant plus la capacité des travailleurs à exercer leurs droits.
Or, à notre époque, l’assaut contre nos droits démocratiques s’est intensifié et a gagné du terrain dans toute une série de pays. Inside Climate News relève que Trump « a menacé à plusieurs reprises d’ordonner à l’armée américaine de réprimer la dissidence en Amérique, qualifiant son opposition politique d’« ennemi de l’intérieur ». Il est à redouter qu’il « crée un climat propre à refroidir la dissidence, et certains groupes de défense du climat et de l’environnement craignent qu’un second mandat de Trump ouvre la voie à des tactiques menaçant davantage les libertés de contestation et de dissidence dans la sphère publique. »
Or, Trump est déjà en train de démontrer que ces inquiétudes sont fondées. D’un côté, il s’apprête à accroître considérablement l’utilisation de la tristement célèbre prison de Guantanamo pour détenir des dizaines de milliers de réfugiés, de demandeurs d’asile et de migrants et de l’autre, il promet d’intensifier l’offensive contre la solidarité avec la Palestine. Al Jazeera rapporte que Trump a l’intention d’expulser des étudiants étrangers ayant participé à des manifestations : « À tous les résidents étrangers qui ont pris part aux manifestations pro-djihadistes, nous vous mettons en garde : dès 2025, nous vous trouverons et nous vous expulserons... J’annulerai également rapidement les visas d’étudiant de tous les sympathisants du Hamas sur les campus universitaires, qui ont été infestés par le radicalisme comme jamais auparavant. », a-t-il déclaré.
Dans un pays après l’autre, les efforts déployés pour saper les activités de contestation sont patents, les activités pro-palestiniennes et de lutte pour la justice climatique étant les cibles les plus fréquentes. Au Royaume-Uni, la législation sur l’ordre public a récemment été utilisée pour empêcher la tenue d’une grande manifestation de solidarité avec la Palestine, ce qui a conduit à l’arrestation de 77 personnes, comme le rapporte The Canary.
Au Royaume-Uni, il y a eu une vague d’indignation contre les peines de prison brutales infligées à 16 militants du mouvement Just Stop Oil (qui appelle à la fin du pétrole) cumulant 41 ans derrière les barreaux, pour des actes de désobéissance criminalisés. Comme le souligne The Daily Climate, « du Royaume-Uni à l’Allemagne en passant par les États-Unis, les manifestants qui bloquent des routes, perturbent des événements ou organisent des sit-in devant des bureaux gouvernementaux sont confrontés à des sanctions plus sévères, notamment de longues peines de prison et de lourdes amendes ».
Des mouvements sous haute surveillance
Au Canada, des efforts similaires sont déployés pour saper le droit de manifester. Depuis que l’assaut israélien contre Gaza a commencé en octobre 2023, les attaques contre les activités de solidarité avec la Palestine ont été incessantes. L’unité de lutte contre les crimes haineux de la police de Toronto s’en prend par exemple aux gens qui contestent le génocide israélien à Gaza. The Breach a montré comment cette opération de police « aux moyens considérables » s’est traduite par des activités de surveillance, des raids nocturnes et des accusations forgées de toutes pièces contre le mouvement de solidarité palestinien » dans le cadre d’une campagne concertée visant à « neutraliser stratégiquement ce mouvement ».
Comme les défenseurs des terres autochtones et les activistes climatiques ont davantage pris à partie les entreprises qui investissent dans l’extraction des ressources, le niveau de répression de l’État à leur encontre s’est accru de façon spectaculaire. Brett Forester, de la CBC, rapporte que le tristement célèbre Groupe d’intervention en cas d’incident critique de la GRC a « dépensé près de 50 millions de dollars pour faire respecter les injonctions obtenues par les secteurs pétrolier et forestier au cours de ses cinq premières années d’existence » et que ce groupe « a une juridiction territoriale qui reste à définir, un effectif inconnu et un budget indéterminé. Il intervient là où l’industrie est aux prises avec des occupations de terres, des barrages et de la désobéissance civile ». Le reportage révèle que « les opposants craignent que le Groupe d’intervention en cas d’incident critique ait reçu un chèque en blanc et échappe dans une large mesure à la supervision des gouvernements ».
L’Association canadienne des libertés civiles (ACLC) a condamné la Loi albertaine sur la défense des structures critiques (Critical Structure Defence Act) qui « de par sa formulation est d’une large portée, puisqu’elle comporte l’interdiction de pénétrer, d’endommager, d’obstruer, d’interrompre ou d’interférer volontairement avec les "infrastructures critiques", définies par la loi comme comprenant les autoroutes, les chemins de fer, les sites de sables bitumineux, les mines, et plus encore ». L’ACLC affirme que ce dispositif constitue une menace pour « le droit de se rassembler et de manifester dans la province ».
À la Maison-Blanche, l’idée prévaut aujourd’hui que la dissidence et les activités de contestation sont l’œuvre de forces ennemies qui sévissent de l’intérieur. Dans les cercles de l’establishment, l’idée que les contestations de la structure du pouvoir doivent être étroitement contrôlées est largement partagée.
Dans un article paru l’année dernière sur le site de The Tyee, David Moscrop a exploré le curieux concept de « liberté ordonnée » (ordered liberty) lancé par Pierre Poilievre. Celui-ci a expliqué que cette expression passablement paradoxale vise « une synthèse entre les idéaux libéraux d’autonomie et de liberté individuelle et les conceptions traditionnelles de normes et de valeurs sociales ». Comme le souligne Moscrop, « cela équivaut à dire que vous pouvez parfaitement être libre et exercer votre liberté comme vous le souhaitez, à condition que vous le fassiez d’une manière prédéterminée et correcte qui soit conforme aux normes et valeurs conservatrices ».
Comme nous le voyons dans le cas de la délégitimation de la solidarité avec la Palestine et des efforts visant à criminaliser et sanctionner sévèrement les revendications perturbatrices relatives au climat, l’idée que des limites plus strictes doivent être fixées aux libertés qui ont été concédées par les démocraties libérales s’insinue dans le mode de pensée de l’establishment. Vous pouvez vous opposer à la conduite destructrice des entreprises de combustibles fossiles, mais si vous contestez leurs activités, vous serez traité(e) comme un(e) terroriste. Vous pouvez exprimer des opinions divergentes, à condition d’occulter certains sujets, comme tout ce qui touche au robuste soutien de l’Occident à l’État meurtrier d’Israël, notamment.
Nous ne pouvons nous laisser imposer de telles restrictions de nos droits démocratiques. Comme l’a souligné Howard Zinn il y a plus d’un demi-siècle dans son essai sous-titré The Problem is Civil Obedience (Le problème est celui de l’obéissance civile) : « Les gens de tous les pays ont besoin de l’esprit d’opposition à l’État qui, loin d’être un objet métaphysique, constitue un vecteur de force et de richesse. »
Notre capacité à riposter efficacement n’a jamais été aussi essentielle qu’en ces temps dangereux et incertains. Le droit à la dissidence, à la contestation, à la grève et à la résistance aux injustices doit être défendu vigoureusement et être exercé sans relâche, ce qui est de l’ordre de la nécessité.
John Clarke est écrivain et organisateur de la Coalition ontarienne contre la pauvreté (OCAP) à la retraite. Suivez ses tweets à @JohnOCAP et son blogue à johnclarkeblog.com.
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