Édition du 1er avril 2025

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Opinion

Dérives néolibérales : narcissisme, fausse famille et parler gnan-gnan

L’idéologie néolibérale prégnante dans notre société favorise
l’émergence et la progression des personnalités narcissiques [1]. Le
désintérêt total pour le sort des autres, l’arrivisme à tout crin et
l’accumulation de capital politique et symbolique pour soi seul nous
conduisent à une société froide dans laquelle le sort des déshérités
est considéré comme quantité négligeable.

On le constate avec la
vilaine mode qui consiste à ridiculiser les pauvres et les assistés
sociaux. Il y a pourtant des déterminismes économiques et sociaux
contre lesquels les laissés-pour-compte du néolibéralisme triomphant
ne peuvent à peu près rien si la société tout entière ne pratique pas
la solidarité de manière systémique.

Systémique, parce que la charité privée ne vient pas à bout des
problèmes de pauvreté. C’est à l’État d’assurer à chacun une
subsistance décente par le biais de la redistribution des richesses.
Sinon, on en arrive à une rétribution des "bons pauvres", ceux qui
flattent l’égo des puissants, et à la marginalisation des "mauvais
pauvres", ceux qui militent pour la justice sociale.

Mais, les narcissiques qui se hissent dans les structures de pouvoir,
dans les organisations et dans les entreprises, n’aiment pas qu’on
ait d’eux cette image de personnes froides et implacables. Ils se
déguisent donc en personnes soucieuses de bonnes valeurs. C’est ainsi
qu’ils racontent à qui veut les entendre que leur milieu de travail
est comme une grande famille. Se faisant, ils atteignent deux objectifs :

1. Ils font croire qu’ils ont des sentiments pour les gens avec qui
ils travaillent (ou qu’ils font travailler à leur place, ce serait
plus exact).

2. Ils obligent leurs camarades de travail, qui du coup deviennent
réticents à les critiquer pour ne pas leur faire de peine. Qui veut
blesser son frère ou sa soeur ? Qui veut faire de la peine à quelqu’un
de la famille ? Après tout, il faut en laisser passer si on veut que
l’harmonie règne.

C’est là un piège terrible, car bien sûr éviter de faire face aux
problèmes pour ne pas faire de peine est le meilleur moyen de les
empirer et de créer une situation malsaine dans laquelle le
narcissique a toujours beau jeu de triompher alors que ses victimes
se sentent incomptétentes, humiliées, victimes d’échec parce qu’elles
ne comprennent pas dans quel panneau elles sont tombées.

Il est très important au contraire de dire simplement et franchement
ce qui ne va pas pour pouvoir passer à autre chose. Il ne faut pas
céder au chantage émotif des narcissiques qui espèrent, de cette
façon, camoufler les problèmes dont ils sont la cause. Ce n’est pas
un signe de méchanceté ni de froideur que d’oser dire la vérité.
C’est au contraire le signe d’une préoccupation pour des relations
plus saines, plus humaines et plus généreuses.

Et cela m’amène au troisième point de mon titre : Le parler gnan-gnan.

L’une des techniques employées par ces narcissiques, qui sont de plus
en plus nombreux dans toutes les organisations, dans le but de
transférer leur culpabilité sur les autres, consiste à adopter un ton
doucereux, quasi enfantin, et à rejeter de la part des autres toute
tentative de parler fermement sous prétexte que c’est agressant,
dérangeant, peu humain.

Infantiliser ses interlocuteurs est une forme de violence perverse
qui permet au narcissique de s’offusquer chaque fois qu’on lui oppose
un refus, chaque fois qu’on s’exprime en adulte ferme et confiant
sous l’accusation d’être méchant, de parler trop fort. L’abus de
cette technique finit par créer chez les victimes le goût,
effectivement, de parler plus fort pour se défouler. Les déversoirs
de rage contenue que sont les tribunes téléphoniques des radios, tout
comme la vulgarité de certains humoristes, ne sont que le pendant
naturel du parler gnan-gnan que nous imposent les dirigeants
narcissiques qui veulent notre bien.

Parler clairement, sans rage, mais fermement est la meilleure façon
de ne pas avoir à crier plus tard parce qu’on aurait accumulé un trop-
plein à force de se contenir pour ne pas faire de peine aux
narcissiques et à leurs victimes infantilisées.

Méfiez-vous comme de la peste de ceux qui prétendent que votre milieu
de travail est une famille. Ce n’est pas le cas, ce ne doit jamais
être le cas. Les relations de travail doivent être saines et
cordiales, et non parasitées par des relations de fausse famille qui
vous obligent à vous retenir de régler les problèmes à mesure qu’ils
se présentent.

C’est remarquable d’ailleurs, lorsqu’on garde des enfants, on se rend
compte que, si on leur tient un langage "gnan-gnan", ils se mettent à
pleurer pour un rien, alors que si on leur parle normalement, ils
sont beaucoup plus sereins dans tout ce qui leur arrive, même
lorsqu’ils se blessent en jouant. Ces patterns existent aussi chez
les adultes.

Les gens qui parlent fermement sont beaucoup moins violents que les
"gnan-gnan" qui infantilisent leur auditoire. Ils assument leur
statut d’adultes et traitent leurs interlocuteurs en égaux.

Outre ces attitudes à développer personnellement, il est important
que nous continuions à travailler à la solidarité sociale. Il n’y a
pas de solution individuelle à la pauvreté et à l’injustice.


[1Qui a rapport au narcissisme, à l’admiration de soi-même, à l’investissement libidinal sur le moi.

Mots-clés : Opinion
Francis Lagacé

LAGACÉ Francis
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