Édition du 1er avril 2025

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Le blogue de Pierre Beaudet

Repenser à notre affaire (5) - Qui va réinventer la social-démocratie ?

L’interminable dislocation du PQ va durer sans doute encore des années. Ce genre de processus n’est pas nouveau, si on considère l’histoire contemporaine du Québec. L’Union nationale, qui avait dominé le paysage politique pendant de longues décennies, a amorcé sa chute dès le début des années 1960, ce qui ne l’a pas empêché de gagner les élections de 1966, puis de perdre le pouvoir en 1970, de se faire expulser de l’Assemblée nationale en 1981, puis de cesser d’exister légalement en 1989. Tout au long, ce parti a joué plusieurs cartes : populisme de droite, nationalisme mou, attachement à la religion catholique, une pensée réactionnaire avec quelques réformes. Ces divers « âges » de l’UN ne l’ont pas empêché de décliner, puis de mourir, une fois que son centre de gravité « essentiel » s’est disloqué. À mon avis, c’est quelque chose de semblable (sans être identique) qui se passe au PQ. Ses deux piliers fondamentaux, le souverainisme et une version « molle » de la social-démocratie, ne sont plus réparables. La souveraineté vue comme essentiellement un changement de statut politique n’est plus à l’ordre du jour, car il faudrait que cela aille au-delà. Sinon, ce projet est mort, à moins que le gouvernement fédéral, c’est-à-dire les élites canadiennes, ne mette le peuple québécois à genoux (ce qui n’est pas impensable). La social-démocratie « molle » est également en phase terminale, parce que dans notre monde globalisé, elle ne fait plus partie de l’équation. La majorité des partis sociaux-démocrates dans le monde ont préféré rester au pouvoir et liquider leur plateforme social-démocrate parce qu’elle ne permet plus de gérer le capitalisme globalisé. D’un côté comme de l’autre, le PQ est dans les cordes, à moins que …

La grande vente de liquidation

Il y a quelques années, des coquins plus fins d’autres ont bien vu cela, dont un dénommé Tony Blair. Sachant que la branche sur laquelle il était assis était à moitié sciée, il est descendu de l’arbre et a coupé le tronc tout entier. Les Travaillistes et d’autres social-démocrates, « mous » ou non, ont vendu leur parti aux enchères. Ils sont allés plus loin dans la transformation néolibérale : libre-échange tout azimut, dérèglementation à tout crin, privatisations de tous bords tous côtés, en ajoutant à cela la participation à la « guerre sans fin » des États-Unis et la criminalisation des dissidents, réfugiés et immigrants. En faisant cela, Blair s’est maintenu au pouvoir une dizaine d’années, tout en réduisant son parti à une loque nauséabonde. Aujourd’hui, les élites canadiennes et québécoises, et leurs roquets comme André Pratte, Carole Beaulieu, Richard Martineau et d’autres chroniqueurs-mercenaires, disent au PQ, « laissez tomber cela ». « Auto-liquidez-vous, avant d’être liquidés pas d’autres ».

Évidemment, c’est choquant, d’autant plus que c’est hypocrite, car cette intellectualité de droite veut d’abord et avant tout anéantir le projet sur lequel est assis le PQ depuis 40 ans. Mais les stratèges péquistes ont-ils le choix ? Il est certain que dans le système actuel, avec les nouveaux et anciens dispositifs du pouvoir, jamais dans 100 ans le PQ ne pourra revenir à son projet. Dans cet espace très restreint, le PQ peut essayer de s’aligner sur des positions conservatrices, où se retrouverait un PKP par exemple, mais là s’érige un nouvel obstacle qui s’appelle François Legault et franchement, il n’y a pas de place pour deux partis nationalistes de centre-droit au Québec. Il peut essayer de faire semblant de revenir aux racines réformistes, mais il ne représente plus une coalition de forces prêtes à se battre pour cela. À moins que le saccage annoncé par le PLQ soit réellement dramatique (c’est également possible), le PQ risque d’être très longtemps dans l’opposition.

Une fenêtre d’opportunités

De cette impasse s’ouvrent diverses options pour les progressistes. Une nouvelle social-démocratie, ancrée sur de grandes réformes, la lutte contre l’inégalité, pour l’inclusion sociale et un projet d’indépendance arrimé sur le social, peut être pensée et à la longue, devenir attirante pour un grand nombre. Contrairement à la tradition social-démocrate dans le sens noble du terme, il faut penser à de nouveaux modes de gouvernance qui ne soient plus aussi centralisés que dans le passé. Je le sais, ce n’est pas évident. La droite aussi veut décentraliser, dit-elle, mais c’est pour mieux massacrer les programmes de redistribution et d’égalité entre les régions qui permettaient aux moins pourvus de ne pas être laissés derrière. C’est le piège à éviter, mais il n’est plus vrai qu’on peut adopter une politique uniforme (« one size fits all ») devant tant de défis sociaux et économiques. Ce n’est plus vrai que des technocrates réformistes même intelligents peuvent tout régler à partir de leurs bureaux. Les progressistes peuvent alors promouvoir une autre décentralisation vers les régions, vers les quartiers, tout en maintenant cette politique de redistribution évitant d’isoler les plus pauvres. Parallèlement, il n’est plus vrai qu’un parti, même bien intentionné, peut prétendre « gouverner », si ce n’est qu’en agrémentant sa gouvernance de quelques consultations à la va-vite. La population et le tissu associatif qui est présent partout à son mot à dire, pas juste pour être « consultée ». De tout cela une gouvernance néo social-démocrate doit surgir. Viennent alors dans le décor des expérimentations comme le « budget participatif ».

Une autre économie

D’autres l’ont dit mille fois, il n’est plus vrai que la social-démocratie puisse être basée sur l’enrichissement personnel et la croissance pour la croissance. Il n’est plus vrai qu’on peut ignorer les conséquences environnementales et il n’est pas vrai que la nature est une « ressource » à exploiter. Il ne s’agit pas de nécessairement tout étatiser, car le secteur public, s’il est régi par les mêmes principes, effectue le même travail que le secteur privé. On oublie parfois que dans nos économies solidement capitalistes, une grande partie de l’activité économique est régie et même possédée par l’État. Mais cet État, et les institutions qui vont avec, ne fonctionne pas pour la majorité. Autrement dit, la solution n’est pas de simplement tout intégrer le secteur énergétique dans Hydro-Québec, mais de changer les finalités, les méthodes et l’appareil conceptuel qui va avec. Pour cela, les recherches écologiques en cours peuvent être très précieuses.

Patience et longueur de temps

Sur ces deux chantiers, celui de la gouvernance et celui de l’économie, les progressistes peuvent réinventer la social-démocratie, ce que le PQ ne fera jamais. Et c’est précisément ce qui fait la force de Québec Solidaire. Des secteurs très importants de la population, qui défendent le bien commun et l’égalité, iront vers ceux qui seront aptes à mettre de l’avant un tel projet, à l’Assemblée nationale comme à l’extérieur de l’enceinte parlementaire. Pour faire bien cela, il faut éviter des excès de langage. Au Québec actuellement, il faut des anticapitalistes et des socialistes qui vont mener des batailles d’idée, qui font animer des luttes et ouvrir des sentiers inconnus (je prétends en faire partie). Mais à court et à moyen terme, un projet progressiste s’adressant à la grande masse ne peut pas être anticapitaliste ou socialiste. C’est un passage glissant, car il ne faut pas céder non plus devant les intellectuels de droite qui font un travail de sape pour ridiculiser, humilier et isoler les mouvements populaires et leurs élans vers l’émancipation. Il faut viser juste, il faut avoir une attitude patiente et déterminée, savoir qui, quand et comment déstabiliser l’adversaire, et éviter d’être isolés dans le coin comme une bande d’illuminés.

Pour cela, beaucoup de rigueur est nécessaire. Je ne sais pas si certains ont lu l’ouvrage de Thomas Piketty (Le Capital au vingtième-et-unième siècle). Ce jeune économiste ne vient pas de la gauche militante, mais il a fait son travail. Il démolit totalement les mensonges de la droite néolibérale. Je ne suis pas en accord avec tout ce qu’il dit, mais j’admire sa détermination. D’autres « déterminés », il y en a plusieurs (je pense aux luttes contre la pauvreté du FRAPRU par exemple, qui vont bien au-delà des discours de fin de congrès). Les jeunes qui s’acharnent à implanter des syndicats chez des employeurs sauvages comme Couche-Tard, eux aussi, ils sont déterminés. Les exemples sont nombreux et le travail des progressistes, c’est d’établir le « fil rouge » entre ces résistances et ces propositions.

Penser à gauche, de nos jours, requiert ce genre d’attitude. En passant, c’est souvent cette posture qui explique les grands processus de transformation. Ils ne surviennent pas soudainement. Ils sont l’accumulation des luttes et de la créativité des masses. On peut appeler cela un « réformisme radical » …

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