Lettre ouverte au médiateur (ombudsman) de Radio Canada
Monsieur,
La radio nationale du Canada s’est déshonorée en diffusant, samedi 29 octobre, une conversation d’une rare inanité entre un journaliste incapable et un professeur de chimie français – qui peine à s’exprimer. Le sujet pourtant méritait mieux que ce pitoyable échange, que l’on pourrait résumer ainsi :
« En fin de compte, l’Agent Orange… si on peut dire, c’est pas prouvé. - Ah ouais Ariel ? - Ben non, Jacques, y a pas de preuve. »
(Attention, vous voilà prévenus : l’émission, dont vous trouverez ci-dessous la transcription intégrale et littérale, est affligeante, pour utiliser un euphémisme.)
En effet, au seul Canada, 2 600 demandes d’Anciens combattants ont été admises (sur un total de 3 900 déposées) en référence à une liste de maladies associées à l’Agent Orange établie par l’Institut de médecine de l’Académie nationale des Sciences états-unienne, à Washington) ; ce sont les victimes directes de ce produit chimique ; c’est certes moins que les 200 000 victimes chez les familles de vétérans états-uniens… et les millions de victimes vietnamiennes, (pays où les victimes civiles sont bien plus nombreuses que les anciens combattants, dont la descendance est affectée jusqu’à la 3e génération à ce jour). En bref, ce n’est pas à proprement parler un sujet sur lequel il convient de dire n’importe quoi.
Nous voulions répondre point par point aux nombreuses approximations et contre-vérités énoncées par M. le professeur, mais en relisant ses propos, la faiblesse de l’argumentation ânonnée apparaît tellement évidente, que par souci de concision, nous nous en tiendrons seulement à 3 remarques :
– Sur la dangerosité du produit :
« On ne savait pas », dit M. Fenster.
C’est faux. Un document interne du laboratoire de recherche biochimique de Dow Chemical, classé confidentiel, alerte sur l’exceptionnelle toxicité de la dioxine 2,3,7,8-TCDD (tétrachlorodibenzo-para-dioxine) contenue dans l’Agent Orange et représentant un énorme potentiel en terme de maladies systémiques. Ce document date du 24 juin 1965 (année de l’apparition de l’Agent Orange sur le théâtre de la guerre). Il prouve que les chimistes fabricant ce produit à l’époque n’ignoraient rien de l’extrême toxicité de la dioxine TCDD. À la suite de quoi les principaux fabricants se réunirent et décidèrent de se taire craignant une « législation restrictive », qui aurait compromis leurs immenses profits. Mais le plus odieux, c’est que la dioxine aurait pu être quasi entièrement éliminée par un mode de production plus long (donc plus coûteux) qui n’a pas été mis en place, car « le produit devait être utilisé sur l’ennemi ».
– Sur la corrélation :
Les Anciens combattants de pays alliés de l’armée US qui furent en contact avec l’Agent Orange, (ceux de Corée du Sud, de Nouvelle-Zélande, d’Australie), sont atteints, eux et leurs enfants, des mêmes pathologies, alors qu’ils ne résident pas dans les mêmes régions géographiques et connaissent des conditions et des modes de vie fort différents. D’ailleurs, la Corée du Sud a intenté un procès aux compagnies chimiques états-uniennes et la Haute Cour de Séoul a condamné Dow Chemical et Monsanto. M. Fenster, qui ne dit rien de cela, ne semble pas le moins du monde surpris que des grands groupes industriels à but lucratif acceptent de payer 180 millions de dollars tout en clamant dans le même temps leur non-responsabilité…
– Sur la causalité :
M. Fenster : « pas de preuve absolue de causalité… »
C’est faux. L’Académie nationale des Sciences de Washington a établi les liens de cause à effet entre l’Agent Orange et des dizaines de pathologies (très graves, voire mortelles), et de malformations congénitales, parfois monstrueuses. Cette liste est remise à jour tous les 2 ans, et s’allonge au fil du temps. D’après le « Rapport Stellman », (du nom de la scientifique canadienne Jeanne Mager Stellman, autorité incontestée sur le sujet), jusqu’à 4,8 millions de Vietnamiens furent exposés directement à l’Agent Orange ; ce nombre ne tient pas compte des millions de personnes contaminés ultérieurement (passées, présentes, et à venir) par la chaîne alimentaire sans que l’on sache quand ni si cela s’arrêtera un jour.
Les gens ignorent tout des problèmes sanitaires, humains et environnementaux causés par les épandages d’Agent Orange lors de la guerre du Vietnam, qui fut la plus grande guerre chimique de l’Histoire de l’humanité. En cela, les médias dans leur ensemble portent une lourde part de responsabilité, car ils ont failli à leur mission d’information ; mais il est particulièrement insupportable d’entendre de telles inepties (« un herbicide qui n’est pas un herbicide, et qui fait que les plantes poussent, mais de trop » !) quand, par extraordinaire, 11 minutes d’antenne sont consacrées au plus grand écocide de tous les temps.
Nous tenons à vous signaler l’excellent travail réalisé par le magazine de la rédaction de la RTBF, radio nationale belge : les journalistes ne se sont pas contentés de lire rapidement un article quelques minutes avant l’émission : ils sont allés sur place, au Vietnam, et ont également interrogé des spécialistes. Vous pouvez l’écouter ici (émission « Transversales »).
Par ailleurs, il nous apparaît important de souligner que M. Ariel Fenster entretient des liens avec certains « mastodontes » industriels de la chimie, comme par exemple Dow AgroSciences Canada, filiale de Dow Chemical (l’un des principaux fabricants de l’Agent Orange). Par conséquent, est-il normal que la radio nationale du service public l’invite à venir discuter des méfaits de ce produit, sans jamais en avertir l’auditeur ? Doit-on considérer qu’il s’agit d’une grave faute professionnelle, en termes de déontologie et/ou méthodologie, de la part du journaliste Jacques Bertrand, ou à tout le moins de l’aveu d’une terrible et coupable incompétence ?
La précédente médiatrice de Radio Canada, Mme Julie Miville-Dechêne, attachait une grande importance à l’éthique journalistique et à la déontologie. Par ailleurs, « CBC/Radio-Canada s’engage sans réserve à faire preuve d’exactitude, d’intégrité et d’équité dans toutes ses activités journalistiques », peut-on lire sur la page Internet du site du médiateur. Nous espérons donc que vous prendrez cette demande de révision en considération, et y répondrez.
En définitive, nous aimerions connaître la réponse à la question suivante : pourrait-il y avoir un lien de causalité entre le « discours » de M. Ariel Fenster, toujours enclin dans les médias à minorer les risques des merveilleux produits dits « phytosanitaires » issus des recherches de la très puissante et influente industrie chimique (qui compte parmi les plus grandes multinationales au monde), et le fait que M. Fenster a reçu des prix et récompenses de ladite industrie, et participe à des colloques organisés et payés par elle ? Le fâcheux précédent du professeur Richard Doll nous semble à cet égard intéressant à garder à l’esprit…
– André Bouny, auteur du livre Agent Orange, Apocalypse Viêt Nam
(collection Résistances, éditions Demi-Lune, Paris, 2010),
et membre fondateur du Comité International de Soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent Orange (CIS), qui regroupe des experts et des personnalités comme Joan Baez, Angela Davis, Noam Chomsky, William Bourdon, Henri Alleg, Stéphane Hessel, (et bien d’autres encore).