Édition du 1er avril 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

Une réponse à Pierre Dubuc

Rébellion étudiante et question nationale

C’est toujours une bonne nouvelle d’apprendre qu’un texte peut susciter la discussion et le débat et ainsi aider tout un chacun à se faire une idée plus claire des enjeux socio-politiques en cours au Québec. La démocratie ne repose-t-elle pas sur ce principe voulant que ce ne soit qu’à plusieurs —dans le jeu même de la confrontation des idées— qu’on se donne des chances d’avancer vers plus de vérité et de souveraineté partagée ?

Encore faut-il qu’on prenne le temps de lire attentivement le texte auquel on se réfère et qu’on ne cherche pas à le tordre dans un sens qui n’est pas le sien. Car contrairement à ce qu’écrit Pierre Dubuc [Contribution à l’analyse du mouvement étudiant]dans son édito du 30 mai, le texte que j’ai écrit Les origines d’une rébellion étudiante se donne la peine de spécifier ce qu’il y a de proprement québécois dans cette crise printanière étudiante. Sauf qu’il ne le fait pas du haut de principes nationalistes abstraits, mais depuis la réalité sociale et politique concrète du Québec telle qu’elle se donne aujourd’hui à voir, en introduisant au passage les distinctions généralement oblitérés par le Parti québécois, comme celles des rapports "gauche/droite ou des spécificités du mode de régulation néolibéral. Ce qui, on va le voir, change toute l’orientation de l’analyse, et en n’excluant en rien la question de l’indépendance, lui confère cependant une toute autre dimension.

Les origines d’une rébellion étudiante l’explique bien : la force (en soi étonnante, et qu’on ne retrouve pas dans le Canada anglais) du rejet des politiques néolibérales par une partie du mouvement étudiant québécois provient d’abord de la manière très particulière dont le néolibéralisme a été introduit au Québec. Car dans le cas du Québec, ce mode de régulation s’est imposé de manière relativement tardive et "tranquille" (pensons en comparaison aux politiques de Mike Harris). Et si on met entre parenthèses, le rapide et violent coup de semonce des coupures de salaire de 20% pendant 3 mois de 83 dans l’éducation (orchestrées déjà par le PQ et le coordonateur des négociations de l’époque, Lucien Bouchard), ce n’est qu’en 1996 que de larges secteurs de la population du Québec ont commencé à ressentir les véritables effets de la médecine néolibérale, notamment à travers les politiques de déficit zéro et les réductions récurrentes de près de 20% des budgets de l’éducation et de la santé. Mais même si la mesure fut promue par le Parti québécois de Lucien Bouchard, elle correspondait bien sûr aussi aux projets des libéraux, puisqu’elle appartenait à « la trousse néolibérale » recommandée alors par tous les puissants de ce monde. Ce qui ne l’a pas empêchée d’être appliquée, non sans d’importantes et sourdes résistances de la part de l’ensemble de la population québécoise dont un des symptôme le plus manifeste fut de vouloir garder envers et contre tout une santé gratuite et qui soit le moins possible à deux vitesses !.

Et c’est ce que j’ai essayé d’expliquer par ce texte : cette résistance spontanée —et qui rebondit aujourd’hui à travers les étudiants— devait sans doute une partie de sa vivacité à la mémoire de ces années glorieuses d’affirmation nationale (à l’ombre d’un État providence interventionniste fort et audacieux) dont, malgré l’échec de deux référendums, tant de québécois gardent encore la nostalgie. D’où en réaction, la volonté de Jean Charest, à partir de 2003, d’accélérer le cours de ces réformes néolibérales, d’en finir définitivement avec ce qu’il juge être des rêves du passé.

Il faut toutefois ajouter que contrairement une fois encore à ce qu’affirme Pierre Dubuc, mon texte ne reposait pas sur la seule référence aux particularités de la de régulation néolibérale québécoise, il combinait à ce premier facteur, un autre facteur clef : celui du jeu des forces politiques et plus particulièrement de celles du Parti québécois et de ses alliés dans le mouvement syndical. Car dans les années 1990 et 2000, ce qui a tant affaibli les aspirations émancipatrices du mouvement souverainiste, c’est tout autant les référendum perdus que le tournant économique néolibéral pris par la direction du Parti québécois sous l’impulsion notamment de Bernard Landry (voir son ouvrage Commerces sans frontière, le sens du libre-échange paru en 1987). Prétextant une alliance nécessaire avec les USA pour faire contrepoids au Canada anglais, les dirigeants nationalistes péquistes ont défaits ainsi peu à peu les bases mêmes du projet national dont ils avaient été les si ardents promoteurs par le passé, s’enlevant un à un des mains tous les outils qui leur auraient permis de donner à leur projet de pays une dimension véritablement sociale. Et là, Pierre Dubuc peut bien –pour tenter de légitimer le tout — arguer de la force du néolibéralisme ou des marchés financiers ou des fédéralistes ligués contre le Québec, et partant de la pseudo habilité de dirigeants du PQ d’alors pour tenter de les amadouer, il n’en demeure pas moins qu’ils ont —par la promotion de telles politiques— littéralement scié la branche sur laquelle ils étaient assis. Et cela, non seulement parce qu’ainsi ils diluaient la spécificité même du pays qu’ils voulaient construire (ramené peu ou prou à un espace marchand de libre échange en français ?), mais encore parce qu’ils se coupaient ainsi des forces vives de tout un peuple dont ils prétendaient représenter les aspirations à l’émancipation et à la liberté.

Quand à la fin de son éditorial, Pierre Dubuc rappelle avec raison qu’il faut comme jamais être capable au Québec de combiner question sociale et question nationale, on ne peut néanmoins que lui rappeler que c’est précisément ce que ne fait pas le PQ (et continue à ne pas faire le PQ), parti dans lequel il s’évertue pourtant encore à militer.

Car les accents altermondialistes et indignés des leaders étudiants, leurs nouvelles formes de luttes (plus participatives, créatives et démocratiques), leur volonté de dénoncer le néolibéralisme, naissent justement du rejet d’un formidable déficit démocratique, auquel ont peu ou prou ont participé –en le cautionnant, en s’y adaptant—des force politiques comme le PQ. C’est en ce sens là que la lutte étudiante est une véritable bouffée d’oxygène pour tous ceux et celles qui aspirent à d’authentiques politiques d’émancipation, et plutôt de se désoler de voir dans cette lutte, ce qui ne cadre pas avec ses propres a priori idéologiques, il serait beaucoup plus fécond et en phase avec la réalité concrète –me semble-t-il—d’y découvrir les formidables possibles qu’elle recèle,y compris en termes d’indépendance. Et en tirer acte quant à ses propres engagements politiques !

Car lutter au Québec pour la souveraineté, pour une authentique souveraineté populaire, n’est-ce pas d’abord et avant tout vouloir redonner du pouvoir ici et maintenant à ceux et celles qui en ont été dépossédés socialement, économiquement par le néolibéralisme ? Les dynamiques de la mondialisation contemporaine devraient nous avoir aidé à le saisir : se doter d’un pays, ce n’est seulement disposer d’un passeport, d’une langue et d’un drapeau à soi ; c’est donner les moyens à tout un peuple d’exercer –contre tous les pouvoirs colonisateurs contraires—la souveraineté qui lui revient : certes au niveau politique, mais pas seulement : au niveau social, économique, éducationnel, etc.. Sans cela, ce n’est qu’un jeu de dupes !

Au-delà du fait que leur lutte se situe sur le plan social et dans une période de recomposition des forces politiques, n’est-ce pas ce que les étudiants sont en train à leur manière de nous rappeler ?

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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