Édition du 1er avril 2025

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Amérique latine

Contribution au VIe congrès du Parti communiste cubain qui doit se tenir en avril 2011

Le Parti communiste de Cuba a tenu récemment son VIe congrès. Pour bien en cerner les enjeux, nous vous présentons des extraits d’une contribution particulièrement éclairante d’un militant délégué au congrès rédigée un peu avant sa tenue.

Les directives pour la convocation du Congrès du PCC sont insuffisantes pour le socialisme. La discussion sur la signification du socialisme devrait être au centre du congrès.

Nous avons été appelés à nous prononcer librement sur les directives du VIe Congrès. Avec tout mon respect je présente donc ci-dessous mon point de vue. Je ne voulais pas être parmi les premiers, ni le faire avant que la discussion ne commence, afin de pouvoir d’abord analyser son contenu et connaître les résultats de la session de l’Assemblée nationale.

La discussion a commencé voici deux mois et une partie importante de la gauche internationale, comme de nombreux révolutionnaires, des communistes ou de simples citoyens cubains, ont manifesté leurs désaccords avec des aspects de la forme et du contenu de la convocation et des directives.

Après les débats de ces dernières années et vu le temps de sa préparation, on pouvait espérer que la direction du parti convoquerait un Congrès avec un ordre du jour large, véritablement démocratique, sans sectarisme, qui soit capable de réaliser un examen profond, constructif des réalisations du passé et de tracer une ligne conduisant au socialisme, ainsi que d’élire de nouveaux cadres capables de faire face à ces nouvelles tâches. On attendait également une discussion sur le socialisme que nous voulons : elle était annoncée et devait dépasser les limites de l’expérience. Ce n’est pas l’orientation qui apparaît dans la convocation du Congrès par la direction.

Nous ne doutons pas que cette convocation et ces directives parviennent à résoudre la grave situation des finances de l’État. Mais en mettant cela au centre on évite la discussion sur les problèmes fondamentaux du fonctionnement du parti lui-même, sur la relation entre la théorie révolutionnaire — sur laquelle son action est fondée — et sa pratique, ainsi que ceux liés à notre réalité concrète. De plus, en général, on peut les considérer comme insuffisants pour orienter notre société vers un socialisme véritable pour les raisons suivantes :

► 1. Après huit ans d’attente et après avoir été retardées pour permettre une meilleure préparation, la convocation et les directives n’incluent pas une analyse critique intégrale de ce qui s’est produit au cours des treize années qui se sont écoulées depuis le Congrès précédent et des résultats des politiques suivies, ce qui aurait évité les incongruités et les omissions et permettrait les rectifications adéquates ;

► 2. La méthodologie et le contenu choisis empêchent la discussion nécessaire, large et démocratique, sur le sens du socialisme et les voies qui y conduisent, répétant les erreurs fondamentales du passé ;

► 3. Il n’y a pas d’appel à la nécessaire rénovation des mandats, qui permettrait de promouvoir des cadres avec une mentalité nouvelle, capables de garantir les changements nécessaires ;

► 4. Les directives ne sont pas accompagnées de l’élection des délégués devant défendre les positions de leurs bases respectives ;

► 5. Elles n’évaluent pas les résultats de la politique extérieure et de sécurité nationale ;

► 6. Elles n’abordent pas toute la complexité de la situation internationale — politique, économique et sociale — actuelle, celle du système de notre pays et de son imbrication avec le monde contemporain ;

► 7. Elles n’incluent pas une analyse de l’activité propre et de la vie interne du parti, qui a besoin d’un renouvellement de ses méthodes pour pouvoir se rénover ;

► 8. Certains points des directives violent la lettre et l’esprit socialiste de la Constitution, en approuvant le travail salarié pour le compte privatif et la vente de la propriété à des étrangers pour 99 ans ;

► 9. Ils n’appellent à débattre que certaines directives économiques spécifiques, limitées et préfabriquées.

D’autre part, les promoteurs des directives continuent à considérer le socialisme comme un système de distribution des biens de consommation du style néosocial-démocrate et non comme une forme nouvelle de l’organisation de la production, sans laisser un espace pour sa mise en question.

Ainsi, l’essence de la politique économique déjà approuvée et mise en exécution, exposée dans les directives que le VIe Congrès doit valider, bien qu’elle implique d’importants changements concernant l’attitude traditionnelle paternaliste de l’État, ne garantit nullement une avancée du socialisme. Cela pour les raisons suivantes :

1. Les directives ne comportent pas une rectification de l’étatisme dans le sens de la socialisation, ni celle de la centralisation au profit de la démocratie qui mettrait dans les mains des travailleurs et du peuple le contrôle de la vie politique, sociale et économique.

2. Il y est établi que les décisions stratégiques importantes restent dans les mains de l’appareil bureaucratique de l’État-parti-gouvernement et les applications opérationnelles concrètes dans celles des administrations traditionnelles qui les imposent de manière bureaucratique.

3. Les leviers fondamentaux du pouvoir doivent rester entre les mains des groupes fortement influencés par les concepts traditionnels du centralisme bureaucratique archaïque mélangés avec des ingrédients typiques du néolibéralisme contemporain.

4. Les différentes fonctions du Parti, de l’État, du gouvernement et de l’économie ne sont pas claires.

Le principal objectif que le gouvernement met en avant c’est d’équilibrer son budget — ce qui est très à la mode dans les économies capitalistes pour garantir les coûts élevés de l’État et de sa bureaucratie. Cet objectif doit être atteint par le licenciement d’un million et demi de travailleurs du secteur étatique, par la réduction des dépenses sociales et des subventions, par l’augmentation des prix de détail du marché monopolisé par l’État, par le gel des salaires nominaux et la diminution du salaire réel, par le maintien de la dualité monétaire (4) (ce qui est un grave problème) et par l’emploi des travailleurs « disponibles » dans les secteurs productifs extra étatiques en cherchant à prélever des impôts suffisants pour couvrir les dépenses budgétaires.

Avant tout cependant, il est question d’une augmentation significative de la production et de la productivité, ce qui sera difficile car il n’y a pas de stimulants positifs et concrets destinés aux travailleurs du secteur étatique, ceux-là même qui sont surtout chargés de faire produire les grandes entreprises et les usines. Ces stimulants se résument à la pression négative de la nécessité, de même que dans le capitalisme (le travail comme une nécessité, non comme une autoréalisation) et aux appels traditionnels — mais inefficaces — à la discipline et à l’exigence.

Les travailleurs continueront à être accusés des mauvais résultats économiques, alors qu’il n’est nullement question d’étendre les mécanismes démocratiques indispensables ni la participation civique, tout comme de laisser hors du Congrès l’importante discussion sur les formes spécifiques de la participation des travailleurs et des citoyens à la vie économique du pays.

Par ailleurs, les mesures déjà annoncées et les directives tendent à faciliter surtout l’investissement étranger et le capital privé moyen, tandis que les initiatives de travail à son propre compte sont stimulées de manière insuffisante et que la généralisation des coopératives est à peine reconnue comme une possibilité sans que des mesures concrètes soit annoncées. Quant au contrôle ouvrier sur les entreprises étatiques — qui déterminent le mouvement et la plus grande part de l’activité économique — la cogestion entre les travailleurs et l’État, ou, si l’on veut, la reprise par les producteurs des entreprises abandonnées par l’État, pas un mot n’y est dit dans les lois déjà promulgués, ni dans les directives du parti, ni dans les discours officiels.

De cette manière les directives ne donnent pas la priorité requise à la socialisation de l’appropriation, mais au contraire, elles la mésestiment, alors que c’est la voie pour résoudre la contradiction fondamentale du système du travail salarié entre la concentration toujours plus importante de l’appropriation de la propriété et des surplus et la socialisation de la production.

Tant les voies proposés dans les directives pour atteindre les objectifs macro-économiques que la formulation de ces objectifs n’ont rien à voir avec le socialisme.

Les objectifs de tout plan économique d’un État qui se prétend socialiste devraient être de garantir le bien-être et le développement multiforme du peuple et des travailleurs, à travers l’accès de tous à la propriété ou à l’usufruit des moyens de production. En dehors de la répartition des terres — un processus peu transparent, sans aucun contrôle populaire — cela n’est pas mentionné.

Proposer d’équilibrer le budget de l’État en imposant ceux qui recourent au travail individuel et à l’exploitation du travail salarié est contreproductif de tout point de vue socialiste. De même, l’annonce de l’élimination d’un million et demi de postes de travail et de l’abandon de ces travailleurs sans aucune forme palpable ou définie de protection publique ni de garantie qu’ils puissent gagner leur subsistance par d’autres voies, n’a nullement un sens socialiste.

On ne peut expliquer cela que par la poursuite sous-jacente de la philosophie qui a prédéterminé les décisions traditionnelles. Sous le slogan de « l’actualisation du modèle », apparaît le vieux schéma étatiste qui a fait faillite, fondé sur le contrôle centralisé de la bureaucratie sur les moyens de production, les surplus, les investissements et les décidions importantes — qui devraient être tous entre les mains des collectifs ouvriers, sociaux et des individus.

La solution socialiste en ce qui concerne l’emploi, c’est de permettre la pleine participation des travailleurs dans toutes les décisions de leur compétence, au sein des centres de production et des services, en particulier dans leur direction, leur gestion et en partie dans leurs bénéfices. Cela permettrait qu’ils décident s’ils continuent à être des travailleurs après avoir évalué s’ils peuvent être occupés à d’autres tâches de production. A condition de liquider en même temps tous les obstacles qui empêchent de travailler à son propre compte et de développer les coopératives.

Ceux qui ont échoué dans leurs tentatives centralisatrices, étatistes et volontaristes, qui sont désenchantés et indignes de Marx, réduisent le marxisme à quelques dogmes staliniens et ne croient pas ou ne veulent pas admettre qu’il peut y avoir une autre manière concrète de construire une société nouvelle. Ils aspirent à la « construire » avec « les armes du capitalisme qui ont fait leurs preuves ». Ils parcourent ainsi le chemin le plus direct vers la restauration du capitalisme, car la domination des moyens et des méthodes capitalistes ne peut donner d’autres résultats.

Les socialistes de différentes tendances sont d’accord pour dire que c’est seulement en mettant les moyens de production sous le contrôle direct des travailleurs, avec leur production commandée préalablement en fonction des besoins sociaux, qu’il sera possible d’avancer vers la nouvelle société socialiste. Lorsque les travailleurs eux-mêmes décideront dans chaque centre de production ou de services sur la direction de leurs entreprises, la gestion économique et le destin du surproduit, nous serons devant le changement réel des rapports de production. Tout autre choix, c’est la continuité, habillée de discours différents.

La simple propriété étatique — comme cela fut démontré —, si elle n’est pas socialisée, si elle n’inclut pas ces changements concrets dans les relations que les humains contractent dans le processus de production et si, au contraire, les rapports salariaux et la centralisation des décisions importantes se poursuivent, ne fait que renouveler inévitablement le cycle d’exploitation des travailleurs. La seule différence, c’est que cette exploitation est l’œuvre de l’État à la place des propriétaires privés, que les classes qui exploitent et qui sont exploitées ce sont, respectivement, les bureaucrates et les producteurs et que finalement le cycle se termine en régénérant le système capitaliste, comme cela a eu lieu au XXe siècle avec tout ce « socialisme d’État ». Cette leçon ne paraît pas avoir été apprise par la direction actuelle.

Avec ce qui est proposé, ils vont passer d’un État pauvre bureaucratisé, paternaliste et généreux, à un État tout aussi bureaucratisé, mais rentier et égoïste, qui sera encore pauvre, mais avec des prétentions d’opulence.

A Cuba, nous nous trouvons acculés, nous sommes au point critique de la dissolution du capitalisme monopoliste dissimulé par le « socialisme d’État ». En conséquence :

► Soit nous avançons clairement le changement des rapports de production, en partant des rapports salariaux vers la prédominance de ceux des travailleurs librement associés du type coopératif et autogestionnaire — sans exclure les autres — et nous démocratisons la vie politique qui les rendra possibles…

► Soit nous régénérons le capitalisme privé, classique, pour la survie du centralisme bureaucratique salarié qui, en prétendant s’éterniser, sera rapidement absorbé et transmuté par le capitalisme et par les privatisations générées par lui-même.

Sans la plus large participation démocratique des travailleurs et du peuple dans toutes les décisions les concernant, il n’y a pas de socialisme possible. Ce que le gouvernement-État-parti a déjà fait et qu’il veut faire confirmer au cours du VIe Congrès ne garantit pas le développement du socialisme.

Le chemin qu’indique la convocation du VIe Congrès et ses directives économiques semble plus favoriser les rapports salariaux de production que ceux, socialistes, de la libre association, du type coopératif-autogestionnaire. Et qui n’avance pas, recule… dialectiquement.

L’éventuelle lente avancée de le restauration capitaliste — dans les mâchoires de l’empire le plus vorace et le plus atroce de l’histoire, ennemi traditionnel du peuple cubain, qui jusqu’aujourd’hui maintient fermement les principales lois du blocus — c’est l’aplatissement devant la dépendance de l’empire. Et, comme l’avait dit une fois la camarade Celia Hart (2), « Cuba est socialiste ou n’est pas ».

Socialisme pour la vie. ■

* Cet article de Pedro Campos est paru sur le site web Kaosenlared

Notes

1. « La historia me absolverá » est le discours passionné de Fidel Castro lors de son procès après l’échec de l’attaque de la caserne de Moncada le 26 juillet 1953, dans lequel il défendait son action et explicitait ses thèses politiques.

2. Celia Hart (1963-2008), physicienne et essayiste cubaine, militante du PCC dont elle a été exclue en 2006, était « trotskiste pour son propre compte ». Inprecor a publié plusieurs de ses articles : « “Le socialisme dans un seul pays” et la révolution cubaine » (n° 500 de décembre 2004), « Welcome Trotsky » (n° 509 de septembre 2005) et « Réflexions sur le discours de Fidel Castro du 17 novembre 2005 à l’Université de la Havane » (n° 523-524 de décembre 2006-janvier 2007).

3. Avec la chute du mur de Berlin, la fin des subsides fournis par l’URSS provoque une grave grise économique. En novembre 1990 Castro instaure une « période spéciale » et le rationnement de tous les produits. (NDLR).

4. Il y a à Cuba deux secteurs économiques, l’un en devises ou en monnaie forte – le peso convertible CUC et l’autre avec le peso cubain CUP, utilisé par l’ensemble de la population. (NDLR)

Pedro Campos

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