Il y a plusieurs bonnes raisons qui peuvent nous faire penser que c’est pensable. D’abord, ce gouvernement étroitement provincial, comme son « grand frère » fédéral, ne fait que répondre aux impératifs du 1 %, et encore, d’une manière vulgaire. Même le FMI, qui n’est pas un think-tank de gauche, dit que les politiques d’austérité sont mauvaises, qu’il faut pratiquer une relance selon les bonnes vieilles recettes keynésiennes. Dans la partie sud de notre hémisphère, c’est ce qu’ont fait les gouvernements de la vague rose, qui ont rompu avec les désastreuses années de gestion néolibérale « pures et dures » des années 1980-1990. Les populations en ont bénéficié et même, d’une certaine manière, le capitalisme brésilien ou argentin. Les seuls mécontents ont été l’oligarchie locale et les organisateurs du capitalisme financier, l’économie casino de Wall Street, qui vit de la misère et de la faillite des gens et des États avec leurs « fonds vautours » et autres arnaques. Visiblement, Harper et Couillard sont de « mauvais gestionnaires », et un jour, ils vont payer pour cela.
C’est ce qui donne une bonne base à tous ceux qui sont honnêtes. Alors voilà que le bât blesse. Le PQ (le NPD un peu moins), semble hésitant, ambigu. À vrai dire, il serait mal venu de dénoncer des politiques d’austérité qu’eux-mêmes ont promues lorsqu’ils étaient au pouvoir. La dominance « lucide » du PQ en effet, est néolibérale dans l’âme, social-libérale dans la méthode. Ça ne peut pas marcher, ce qui explique les déboires du PQ, mais aussi du PS en France et de tant d’autres formations de centre-gauche qui semblent incapables de rompre avec les pires excès du capitalisme sauvage qui domine depuis plusieurs années.
La bonne nouvelle dans tout cela, c’est qu’il y a enfin un espace politique pour développer une alternative. À mon avis pour que cela marche, les projets politiques de gauche ont de grandes possibilités. La perspective d’une grande coalition anti néolibérale est palpable, ce qui implique des compromis par ailleurs. L’emphase doit être mise sur la convergence entre tous les adversaires du néolibéralisme. La social-démocratie « historique » (pas celle qui s’est dévoyée dans le social-libéralisme), les keynésiens de gauche, le vaste secteur de l’écologie (pas nécessairement socialiste), font partie de cette convergence à construire, de même que la gauche, les socialistes, les libertaires, les mouvements populaires. Cette gauche est évidemment l’épine dorsale de cette convergence, mais elle n’est pas seule, car si on reste isolé, nous serons vaincus. Le projet socialiste, tout à fait légitime et nécessaire, doit en ce moment faire alliance avec d’autres perspectives, pour bloquer l’offensive de droite. Évidemment, une telle alliance ne signifie pas de renier ni le projet fondamental ni l’autonomie organisationnelle et politique. C’est dans la tradition des « fronts unis » qui ont parsemé l’histoire des résistances populaires passées et qui ont abouti, on oublie quelques fois de le dire, à de grandes avancées.
Le mouvement populaire et la gauche ont donc l’opportunité de prendre l’initiative. Comme les étudiant-es en 2012, des secteurs populaires peuvent briser la glace et en particulier, les syndicats du secteur public qui ont souvent été dans l’histoire récente du Québec ceux qui ont pris les devants. La lutte des employé-es de l’État, ce n’est surtout pas une bataille corporatiste. C’est fondamental pour tout le monde et pour le bien public. En même temps, les fonctionnaires, enseignant-es et autres employé-es de l’État ne peuvent pas espérer améliorer leur sort si ils et elles ne sont pas appuyéEs par la population. C’est ce qui est arrivé dans les années 1970. Le Front commun du secteur public avait soulevé la population avec son slogan, « Nous le monde ordinaire ».
Une fois dit cela, il faut éviter de penser comme une certaine gauche passéiste, qu’on appelle parfois les « n’y-qu’à-faire cela ». Ces niaksa parlent trop souvent comme des donneurs de leçons. Comme si tout était simple et limpide. Comme si le seul problème était de « mauvais chefs » s’activant à empêcher les masses de se révolter. Les niaksa ne sont pas intéressés à comprendre la complexité du réel. Ils ne voient pas l’importance de développer des stratégies, encore moins des moyens concrets pour avancer. Ils n’ont que du mépris pour les « petites » luttes et les « petites » victoires, qui ne sont jamais si petites que cela. Ils ne voient pas l’accumulation de l’expérience et de l’auto-organisation qui survient souvent de manière invisible, en dehors des grandes manifestations, importantes mais insuffisantes. Les niaksa enfin sous-estiment l’indispensable bataille des idées. Ils croient que les idées des dominants sont quelque part dans le ciel et ils ne voient pas comment elles pénètrent les consciences populaires en inculquant la passivité, l’individualisme, le sentiment d’impuissance. Ce sont des réalités qu’il faut confronter par un travail patient et humble, sans mépris ni condescendance en sachant que, oui, on a raison de se révolter, mais d’une manière réfléchie, dans l’objectif de changer le rapport de force et éventuellement, de gagner.