Édition du 1er avril 2025

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Médias

Les empires qui contrôlent les médias américains se soumettent à Donald Trump

Le 10 mars dernier, George Stephanopoulos, chef d’antenne de la chaîne américaine ABC, mentionne en ondes, à plusieurs reprises, que l’ex-président Donald Trump avait été « trouvé coupable de viol » dans la cause civile que lui avait intenté la journaliste et auteure Jean Carroll. Techniquement, c’était faux : le jury avait conclu que Trump avait « abusé sexuellement » de la plaignante et qu’il l’avait ensuite diffamée, mais avait rejeté l’accusation de « viol ». Trump s’est donc empressé de poursuivre ABC et son animateur vedette, les accusant de comportement malicieux pour porter atteinte à sa réputation.

26 février 2025 | tiré de l’Aut’journal

Avait-il des chances de gagner sa poursuite ? Peut-être. Mais un juge avait déjà statué, en août 2023, dans le cadre d’une contre-poursuite intentée par Trump contre Mme Carroll, que le politicien l’avait bel et bien violée, au sens où ce mot est généralement compris, même si cela ne rencontrait pas la définition extrêmement étroite de la législation new-yorkaise. C’est sur ce second jugement que portait la défense d’ABC.

Et si les termes utilisés par Stephanopoulos étaient techniquement erronés, encore aurait-il fallu que Trump démontre qu’il avait subi des dommages. Pas évident, quand on considère que cela ne l’a pas empêché d’être élu ! L’animateur et le réseau auraient du reste bénéficié, devant le tribunal, d’une solide jurisprudence fondée sur le premier amendement de la Constitution américaine sur la liberté de la presse.

Mais alors qu’ABC avait annoncé son intention de se défendre bec et ongles dans cette affaire, on apprenait le 15 décembre dernier que le réseau avait accepté, dans une entente hors cours, de verser 15 millions de dollars à la future fondation présidentielle de Donald Trump et à son musée, en plus d’un million pour ses frais légaux, et de publier des excuses sur son site Web.

L’empire Disney

Que s’est-il passé entretemps pour que ABC change ainsi d’idée ? Poser la question, c’est y répondre. L’ex-président, reconnu abuseur sexuel un an plus tôt, puis trouvé coupable de crimes par une cour de New-York à l’automne… a été malgré tout réélu président en novembre. Or, Disney Corporation, qui possède le réseau ABC, c’est aussi un empire industriel dont le chiffre d’affaires atteignait 89 milliards $ en 2023.

Disney possède des réseaux de télé (ESPN et ABC), des parcs d’amusement partout sur la planète et vend pour les milliards de produits dérivés. Elle possède aussi des studios de création comme Pixar, Marvel et Lucasfilm, en plus d’offrir des services directs à des clients dans des secteurs comme l’intelligence artificielle et la réalité virtuelle.

Disons que pour cet empire, verser 16 millions de dollars aux bonnes œuvres du nouveau président, c’était des pinottes. Bien moins cher en tout cas que si elle l’avait eu comme ennemi direct pour les quatre prochaines années.

Un dangereux précédent

Cette entente a créé un dangereux précédent face à M. Trump dont les poursuites antérieures contre CNN, le New York Times et le Washington Post avaient été rejetées. Désormais, il peut brandir une preuve, politique sinon légale, quand il dénonce la malveillance de la presse à son égard.

Le précédent a déjà fait des petits. Meta, l’entreprise de Mark Zukerberg derrière Facebook, faisait aussi face à une poursuite, nettement plus frivole que l’affaire Stephanopoulos. Trump affirmait que Meta avait conspiré avec les Démocrates en suspendant son compte, après l’assaut contre le Capitole, le 6 janvier 2021, et que c’était une violation de son droit de parole.

Aucune chance d’avoir gain de cause dans ce cas : la Cour suprême a déjà tranché cette question en statuant que le droit pour les plateformes de sélectionner les contenus diffusés était protégé par le premier amendement.

Mais le 29 janvier, Meta a tout de même accepté de verser 25 millions de dollars à Donald Trump pour mettre fin à cette poursuite. Aucune raison officielle n’a été transmise. Était-ce nécessaire ? Zukerberg a aussi donné un million $ pour financer l’inauguration présidentielle du 20 janvier et il a dîné deux fois à Mar-a-Lago, la résidence privée de Trump, pour le convaincre de mettre au pas les pays européens et le Canada, qui veulent taxer les géants américains du Web.

Après ABC et Meta, autour de CBS

Or voici qu’on apprend, début février, que Paramount, un autre empire du divertissement qui possède le réseau CBS, est en train de négocier à son tour avec le président Trump dans une autre poursuite tout aussi ridicule. L’émission phare du réseau, Sixty Minutes a présenté en octobre une longue entrevue avec Kamala Harris. Un premier extrait avait été diffusé pour annoncer l’émission. Mais dans la version complète, le court extrait ne se retrouvait pas. Donald Trump y a vu la preuve qu’on a « édité » le contenu pour avantager la candidate démocrate à ses dépens, et réclame 10 millions de dollars en dommages. Peu importe que ce genre de travail d’édition ait toujours existé en télévision, sauf dans les (très rares) émissions en direct.

Rappelons, pour l’histoire, que CBS a acquis sa réputation d’excellence journalistique en bonne partie grâce à l’attitude de Edward R. Murrow, le journaliste qui a courageusement dénoncé les abus du sénateur Joseph McCarthy dans sa lutte contre des centaines de scientifiques, de fonctionnaires, d’artistes qu’on accusait de sympathies pour les communistes, après la dernière guerre. Que retiendra-t-on de la légende de CBS, si le réseau s’incline cette fois devant Trump ?

Mais ici encore, la logique économique est claire. Paramount vient d’annoncer sa fusion avec Skydance, le producteur derrière plusieurs gros succès d’Hollywood (Top Gun, Mission Impossible, Transformers, etc.) et qui œuvre aussi dans les jeux vidéo et les nouveaux médias. Il lui faut maintenant obtenir l’appui de la FCC, l’organisme qui régit le secteur des communications. Ça serait bien triste que le président y mette son véto !

Ce qu’illustre cette saga (qui ne fait que commencer, hélas), c’est le risque de confier la gestion des médias d’information à des entreprises qui ont d’autres intérêts financiers, et pour lesquels l’information n’est qu’un marché comme un autre. Déjà, avant les dernières élections américaines, Le Washington Post (une propriété de Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon) et le Los Angeles Times (propriété de Patrick Soon-Shiong, aussi actionnaire de contrôle des Lakers, un homme qui a fait fortune dans les biotechnologies, notamment en mettant en marché un traitement anticancer hors de prix qu’il a ensuite réussi imposer à bien des hôpitaux) ont tous deux interdit à leur équipe éditoriale de prendre position pour Kamala Harris.

Au moment où Pierre Poilièvre annonce qu’il va « fermer » Radio-Canada, et qu’il mettra fin aux programmes de soutien aux médias qui se sont donné une structure d’organisme sans but lucratif, cette aplaventrisme des grands empires médiatiques américains devant le pouvoir devrait nous servir de mise en garde !

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