Édition du 1er avril 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique canadienne

Entrevue avec Roger Rashi

Vers le Forum social Québec – Canada – Peuples autochtones

(réalisée par Pierre Beaudet)

Pierre Beaudet : Il semble qu’il se passe quelque chose pour créer un Forum ?

Roger Rashi : Effectivement ça bouge. Il faut dire que c’est la deuxième tentative en une dizaine d’années. En 2003 et 2004, divers groupes avaient lancé un appel à l’initiative d’Alternatives et du Forum social de Toronto. Des rencontres avaient eu lieu à Toronto, Vancouver, Ottawa et Montréal. Au bout de la ligne, quelques grandes organisations syndicales avaient refusé d’aller plus loin. Mais cette fois-ci, il semble que les blocages soient en train de s’estomper et l’on remarque un engouement certain pour ce projet. Près d’une trentaine d’organismes à travers le Canada appuient la démarche d’un Forum des peuples. Des regroupements régionaux existent déjà à Montréal, Toronto, Ottawa et Vancouver. Des tentatives sont en marche dans les Prairies et les Maritimes.

Pierre Beaudet : Qu’est-ce qui explique cela selon toi ?

Roger Rashi : On sent une évolution des diverses parties prenantes. Au Québec, le mouvement social , qui est quand même bien organisé et a réussi dans une large mesure à défaire le gouvernement de Jean Charest, se sent par ailleurs vulnérable face à la « révolution » de droite orchestrée à Ottawa et aimerait en découdre avec les conservateurs de Stephen Harper. La gouvernance actuelle à Ottawa est très impopulaire chez nous. Du côté canadien-anglais, il y a des résistances locales parfois régionales, mais peu de convergences. Cependant, l’incroyable mobilisation étudiante et citoyenne du Printemps Érable en a réveillé plusieurs au point où les carrés rouges sont devenus un symbole populaire dans les milieux étudiants et syndicaux. Gabriel Nadeau-Dubois et d’autres leaders étudiants sont devenus des personnes de référence parmi la gauche et les réseaux militants du Canada-anglais. Il y a aussi d’importantes mobilisations dans les communautés autochtones contre les sables bitumineux, les projets de pipelines ou bien l’exploitation destructrice des ressources naturelles sur leurs territoires ancestraux. Tout le monde sent l’impératif de se donner la main.

Pierre Beaudet : Les mouvements québécois connaissent bien la dynamique des Forums[1] et plus encore l’importance des coalitions. Que pensent-ils de l’importance d’un Forum dépassant les frontières du Québec ?

Roger Rashi : On sent maintenant un réel appétit pour établir un dialogue avec les camarades des mouvements sociaux des autres nations. C’est en tout cas frappant du côté de la CSN et de la FTQ, également parmi des organisations populaires importantes comme le FRAPRU. Les mouvements étudiants notamment la CLASSE font énormément d’efforts pour partager leur expérience de mobilisation de masse avec les association étudiantes et les organisations progressistes du Canada. Ces acteurs qui ont tous l’expérience des Forum sociaux québécois de 2007 et 2009, ou même dans certains cas du Sommet des peuples de Québec en 2001, estiment aujourd’hui qu’un Forum social pan-canadien serait le moyen de forger un front commun des mouvements sociaux contre Harper et la droite. C’est ce sentiment qui porte le projet de forum et le rend réalisable.

Pierre Beaudet : Comment les militants autochtones s’impliquent-ils ?

Roger Rashi : Au Québec, notre principal partenaire est l’Association des femmes autochtones, très ouverte et coopérative. Au Canada, c’est l’Indigenous Environmental Network (IEN), un réseau de militantEs autochtones très actifs dans les communautés confrontées aux projets miniers et pétroliers dans l’ouest. C’est principalement à travers la lutte pour la protection des territoires ancestraux, donc la défense du droit à l’autodétermination des peuples autochtones, que s’impliquent avec nous plusieurs jeunes militants autochtones. Nous voulons multiplier les prises de contacts avec les communautés autochtones partout à travers le Canada et le Québec pour que la conception même du Forum social, ses méthodes de travail, ses axes et priorités, reflètent aussi leurs besoins. Ce n’est pas une participation symbolique que nous recherchons mais une vrai alliance avec les Premières Nations.

Pierre Beaudet : L’idée du Forum repose en bonne partie sur une possibilité réelle de faire converger les mouvements sociaux du Québec et du Canada. Est-ce un rêve ?

Roger Rashi : Il faut être franc, le mouvement social au Canada est faible et surtout atomisé. Il y a des résistances locales, parfois régionales, mais il y a très peu de convergences, ni à l’échelle locale ni à l’échelle nationale. Les syndicats, pourtant tous confrontés aux assauts du néolibéralisme, que l’on soit dans le secteur public ou dans le secteur privé, ne réussissent pas à élaborer des stratégies de riposte communes au-delà de certaines déclarations de principes. Il y a cependant des exceptions positives et sur cela qu’il faut capitaliser. C’est notamment le cas du mouvement pour la justice environnementale et sa résistance à l’exploitation, le transport ou l’exportation du pétrole "sale" provenant des sables bitumineux. Il y a eu le mouvement Occupy à Toronto, Ottawa et Vancouver. Il y a la conférence "Powershift" d’octobre 2012 à Ottawa qui a mobilisé des milliers de jeunes à travers le Canada contre les politiques de droite du gouvernement conservateur. N’oublions pas le projet de fusion entre deux grands syndicats industriels du secteur de l’automobile(TCA) et de l’énergie( SCEP) qui proclament ouvertement leur intention de raviver la combativité ouvrière. Cela crée les conditions pour un renouveau du militantisme au Canada-anglais et par le fait même une réelle possibilité de faire converger les mouvements d’ici et de là-bas.

Pierre Beaudet : La question environnementale acquiert une importance particulière ?

Roger Rashi : Nous sommes tous concernés par les méga changements climatiques. En plus, les projets miniers et pétroliers s’accentuent, c’est le plan de Harper (c’était le plan de Charest dans le nord du Québec). Dans l’ouest, les pipelines font en sorte que ce n’est plus seulement l’Alberta qui est menacée par les sables bitumineux mais aussi la Colombie Britannique (pipeline Northern Gateway). Dans l’est, la pétrolière Enbridge projette de renverser le pipeline qui part de Sarnia en Ontario et qui traverse le Québec afin d’éventuellement transporter le pétrole des sables bitumineux vers les ports de la côte est (pipeline Trailbreaker) .N’oublions pas les projets d’exploration pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent, le boom minier qui ouvre de multiples nouveaux territoires au saccage environnemental. Oui, la question environnementale pourrait s’avérer la clé de voute d’une vaste mobilisation commune des mouvements sociaux du Québec, du Canada et des peuples autochtones.

Pierre Beaudet : Il faut un virage radical

Roger Rashi : Il est plus que temps que le mouvement environnemental sorte de son isolement. La situation actuelle nécessite bien davantage que des changements cosmétiques ou des campagnes de sensibilisation. La crise écologique ne se règlera pas à l’intérieur d’un système économique qui ne reconnaît pas les limites de notre monde. Ainsi, le mouvement environnemental et les différents mouvements sociaux doivent impérativement sortir de leur éparpillement pour établir une stratégie commune, permettant de répondre systématiquement aux attaques des élites politiques et économiques envers le bien commun. L’établissement d’une telle convergence n’est pas seulement souhaitable, elle est surtout absolument nécessaire pour effectuer les changements radicaux qui sont nécessaires afin d’éviter que les catastrophes sociales et environnementales déjà annoncées par les scientifiques ne se réalisent.

Pierre Beaudet : Peux-tu élaborer un peu plus ce qui se passe au niveau syndical ?

Roger Rashi : Plusieurs syndicats sont réellement sur la défensive, même des syndicats avec des traditions militantes comme les TCA et les Postiers. Non seulement il n’y a pratiquement plus de victoires mais de plus, toute négociation dans les domaines de juridiction fédérale (transport ferroviaire, aérien, postes, fonction publique fédérale…) fait face à la menace d’une loi spéciale ordonnant le retour au travail ou même décrétant la convention collective. Le climat économique difficile, la menace de délocalisation, les politiques d’austérité, la répression gouvernementale, tous ses facteurs se conjuguent pour affaiblir le mouvement ouvrier ! Il y a quand même des choses qui se passent comme le projet de fusionner les Travailleurs canadiens de l’automobile (TCA) avec le Syndicat des communications, de l’énergie et du papier(SCEP), ce qui créerait le plus gros syndicat industriel du Canada. Ce nouveau syndicat affirme vouloir lancer des campagnes de syndicalisation massive des travailleurs précaires et adopter une posture plus combative. Cela pourrait éventuellement changer le rapport de forces. Un autre facteur positif : beaucoup de syndicalistes canadiens progressistes pensent qu’il faut impérativement se rapprocher du Québec. Ils constatent qu’il s’est passé chez nous une des plus grandes mobilisations sociales de l’histoire de l’Amérique du nord et que c’est un atout important pour résister à l’assaut de Harper et de ses hordes conservatrices.

Pierre Beaudet : Est-ce la même évolution du côté du Congrès du travail du Canada (CTC) ?

Roger Rashi : Beaucoup de militants estiment que le CTC est ankylosé et ne démontre pas un grand appétit pour la mobilisation populaire. Sa priorité semble se limiter à faire élire le NPD au tournant de 2015. Par rapport à l’idée d’un Forum Québec-Canada-Premières Nations, le CTC sans être opposé est plutôt tiède pour le moment. Même si beaucoup de militants au Canada anglais sont relativement sympathiques au NPD, ils perçoivent très bien que l’idée d’un Forum n’est pas de faire un exercice partisan, mais de susciter le dialogue et la convergence entre les mouvements sociaux, dans une perspective progressiste certes, mais pas étroitement électorale.

Pierre Beaudet : Est-ce que tout cela change la perception de la question nationale québécoise dans la gauche et les mouvements sociaux au Canada anglais ?

Roger Rashi : Oui et non. Je reviens à ce que je disais antérieurement : les Carrés rouges sont devenus des héros auprès de la gauche canadienne ! Presqu’un exemple à suivre pour faire avancer la cause de la justice sociale. Pour autant, le lien ne se fait pas nécessairement avec la lutte pour imposer le droit à l’autodétermination du peuple québécois. Les vieux militants qui étaient actifs dans les années 1970 et une certaine gauche radicale savent cela et depuis longtemps, ils appuient les revendications québécoises et ne craignent pas de le dire ouvertement. Mais pour la jeune génération militante, c’est une autre histoire. Non seulement ignorent-ils les grandes mobilisations québécoises des années 1970, mais ils ne connaissent pas l’histoire récente. Pour eux, le nationalisme québécois est une affaire dépassée et presque dangereuse. C’est étonnant parce qu’ils ont souvent une attitude très différente à l’égard des peuples autochtones qu’ils appuient sans ménagement dans leur lutte d’émancipation. Dans ce sens, on peut dire que la question nationale québécoise continue d’être l’« angle » mort de la gauche canadienne prise globalement. Mais, fait nouveau : la grève étudiante de 2012 et ses mobilisations de masse ont été une révélation pour des milliers de jeunes militants au Canada. Je suis convaincu que nous en verrons l’impact dans les prochaines années.

Pierre Beaudet : Quelles sont les prochaines étapes ?

Roger Rashi : Plusieurs consultations sont prévues d’ici la fin de l’année et au début de 2013. Il faut que le processus soit inclusif et il faut que cela marche ! Du côté québécois, on veut que le Forum mobilise largement dans les mouvements sociaux canadiens et plusieurs veulent même que le Forum ait lieu au Canada plutôt qu’au Québec. Je crois que les mouvements québécois seraient prêts à mobiliser fort pour participer à un Forum qui aurait lieu au Canada pour marquer le fait de la mobilisation et de la convergence. Il se peut aussi qu’il y ait plusieurs forums simultanés (compte tenu des distances très grandes et des coûts de transport qui en découlent) avec un forum central jumelé à un rassemblement ou un ralliement des deux côtés de l’Outaouais (Ottawa et Gatineau par exemple). Tout cela pourrait culminer au printemps 2014, question de donner le temps pour s’organiser et se concerter. Dans le fonds, un Forum, c’est un processus et non une réunion.

Roger Rashi est coordonnateur des campagnes à Alternatives


[1] Deux Forums sociaux québécois ont eu lieu en 2007 et 2009. De multiples forums régionaux ont eu lieu dans le Saguenay, à Québec, Laval, Sherbrooke et d’autres régions. Par ailleurs les délégations québécoises lors des forums mondiaux a toujours été importante.

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