Le diagnostic est bel et bien posé. La "crise de la démocratie" n’est nullement un accident de parcours, un phénomène passager. Elle se déroule à la fois depuis longtemps (quelques décennies) et partout dans les démocraties censées être les plus avancées de la planète. Elle tend à s’aggraver inexorablement, n’en déplaise à ceux qui, journalistes ou politiques, espèrent ou appellent régulièrement à un sursaut. Loin de se concentrer sur tel ou tel champ spécifique des pratiques politiques ou des usages institutionnels, elle est au contraire globale.
Ainsi, la perte de substance de la démocratie concerne aussi bien la désaffection électorale que l’impuissance de l’État, le rabougrissement des forces politiques et sociales, la dévalorisation de la parole politique, le discrédit des élites en général. C’est aussi l’incapacité à produire un récit national et à élaborer des consensus, l’incapacité à innover dans une situation critique qui devrait en principe inciter à faire preuve de créativité (pour sortir de la nasse).
Bien sûr, la crise de la représentation doit être mise en lien avec la volonté de l’oligarchie financière et de ses représentants dans le champ de la politique institutionnelle d’imposer et de poursuivre les politiques d’austérité et de dérégulation. Tout se déroule dans la période récente comme s’ils avaient compris que, malgré les apparences inverses liées à la généralisation des politiques néolibérales, ils perdent leur hégémonie idéologique, ou au moins leur pouvoir de séduction. C’est donc contre les peuples ou sans eux que les gouvernements s’attachent maintenant à dérouler leurs programmes de casse des services publics, de réduction de l’État social et de privatisation.
Un quart de siècle après la chute du Mur de Berlin (novembre 1989), nous vivons un grand retournement. Dans la seconde moitié du XXe siècle, après la Seconde Guerre mondiale, l’affrontement entre l’Ouest et l’Est s’était tout particulièrement construit sur l’opposition entre la démocratie des nations occidentales et l’autoritarisme des régimes de l’Est.
Démocratie avancée ? On parle notamment du suffrage universel, du pluralisme politique, des systèmes représentatifs, des changements de majorité, de l’existence de contre-pouvoirs, d’une culture des relations sociales faites de rapports de forces et de compromis. Les systèmes en place avaient cette plasticité, aussi bien au plan économique qu’au plan politique : ils étaient capables de tenir compte de l’adversité, de résorber ou d’absorber les points de vue opposés, et de laisser des marges. Ils étaient capables de construire d’apparents consensus à partir notamment des références mobilisées par toutes les forces politiques en dehors de l’extrême droite : la volonté générale, l’intérêt général, la liberté, l’égalité, la fraternité. Les gouvernants pouvaient faire comme si leurs politiques étaient toutes entières dédiées à la satisfaction des exigences républicaines, et l’opposition combattait au nom du même référentiel républicain.
Bien sûr, l’image de l’Europe et des États-Unis comme des champions naturels de la démocratie méritait déjà d’être fortement contestée. On ne peut d’abord oublier comment se sont forgées ces puissances capitalistes avancées : sur la domination des pays du Sud, leur exploitation coloniale, et leurs suites impérialistes qui n’ont de cesse de se prolonger aujourd’hui. On ne peut ensuite taire la part d’ombres de ces régimes, par exemple dans le domaine de la politique étrangère et militaire, ou en matière de nucléaire. Et on ne peut pas oublier que ces régimes ne sont pas devenus démocratiques naturellement mais par le combat et des rapports de forces populaires qui ont imposé les avancées démocratiques : le mouvement ouvrier a payé le prix des conquêtes et de la préservation des avancées des droits politiques, économiques, sociaux. Cependant, ce qui prédominait, c’est qu’en miroir, les pays de l’Est de l’Europe ne montraient que des régimes ossifiés, des partis uniques, des peuples réprimés et des libertés surveillées, sans même évoquer les aspects les plus criminels de certains de ces régimes. De fait, la démocratie était jusqu’alors, aux yeux du plus grand nombre et dans les livres d’Histoire, du côté du capitalisme, et inexistante à l’Est.
Nous sommes désormais loin, très loin de ce monde où chacun pouvait se dire que sa voix comptait (plus ou moins), qu’un mouvement social pouvait obtenir gain de cause, qu’un changement de majorité le permettrait. Regardons aujourd’hui la Grèce, dont le pouvoir élu affronte la technocratie de Bruxelles. Regardons les mouvements sociaux, qui n’obtiennent plus d’avancées et qui ne parviennent plus à stopper des réformes scélérates comme celle de Monsieur Macron. Regardons l’évolution du Parti socialiste et son choix d’assumer qu’il n’y a qu’une politique possible. Regardons la reconfiguration en cours de l’action publique qui, malgré la résistance des collectivités territoriales, délite la démocratie locale. Ce ne sont là que des exemples qui témoignent d’un mouvement général.
C’est un fait que, depuis le début des années 80 (depuis 1983 concernant la France), un processus de dévitalisation de la démocratie s’est engagé, aboutissant à l’impossibilité d’influencer le cours des choses par la pratique électorale. Les alternatives électorales ont été systématiquement transformées en alternances de plus en plus molles, et les alternances ont d’ailleurs permis d’affaiblir les forces de résistance antilibérales pour se conformer au mouvement planétaire en faveur du néolibéralisme.
Au-delà de la conjoncture libérale
Ce diagnostic mérite cependant d’être élargi, surtout si l’on questionne l’hypothèse d’un retour à la démocratie d’antan. On aurait tort d’étalonner la crise de la démocratie uniquement au seul triomphe du libéralisme et de sa version de plus en plus autoritaire. D’abord, le désaveu et le problème démocratique ne concernent pas seulement les élections et les institutions, les hommes et les femmes politiques, leurs programmes. Ce sont toutes les formes traditionnelles de participation à la vie démocratique qui sont en crise, affaiblies. On peut ainsi parler de la désaffection pour les syndicats et les associations, des questionnements sur leurs rôles, leur fonctionnement, la nature de leurs apports et leurs rapports avec les salariés et les citoyens. Au total, ce sont toutes les figures de la représentation politique qui sont en cause : l’électeur, l’adhérent, le militant, le représentant, l’élu.
Ensuite, les enjeux démocratiques changent d’échelle. Si l’on prend la mesure de la mondialisation, on ne peut plus revenir aux anciennes démocraties nationales : il n’existe plus de phénomènes seulement locaux, mais des phénomènes économiques, sociaux, environnementaux, politiques, culturels mondiaux. Dès lors, l’enjeu est de mondialiser la démocratie, faute de quoi toute une partie des décisions qui gouvernent le monde continueront d’échapper à la citoyenneté, au profit des oligarchies en place et des pouvoirs "liquides" actuels (on ne sait où et qui décide, et d’ailleurs, est-ce que quelqu’un décide ?).
Aussi, et peut être surtout, les motivations et les aspirations démocratiques ne sont plus les mêmes. Ce n’est pas pour rien qu’il n’existe aucune nostalgie (ou beaucoup de désintérêt) par rapport au système démocratique passé. Le mouvement des connaissances, la circulation des outils et la formation des esprits critiques, les aspirations individuelles à maîtriser sa vie, le refus des systèmes coercitifs et de la discipline de parti forment un tout qui rend la conception de la démocratie représentative largement obsolète. C’est toute une culture et une histoire politiques qui sont ici en cause : celle des avant-gardes éclairées et des partis-guides se pensant en avance de la société pour informer les "incompétents" et leur proposer d’approuver des programmes ; et plus largement, celle consistant à assimiler la démocratie à la recherche de la meilleure façon de représenter ou d’être représenté. Au total, on partage ce diagnostic formulé par le constitutionnaliste Dominique Rousseau : l’exigence constitutionnelle selon laquelle le citoyen doit pouvoir concourir personnellement à la formation de la loi est « engloutie par deux fortes vagues, celle de la représentation et celle du marché. (…) La démocratie a été happée par le principe de représentation, elle n’est pensée que par lui, elle en est devenue prisonnière ». Et d’appeler à la formation d’une « forme nouvelle de démocratie qui n’a pas encore trouvé son nom » (voir encadré ci-contre).
Les impasses des "solutions" du système
Au fur et à mesure que le diagnostic se confirme, et même s’il reste sans cesse en débat, une guerre des solutions à la crise de la démocratie s’engage. Le premier type de solution, qui n’en est pas une, est de se réfugier dans l’incantation démocratique : s’efforcer, selon les règles actuelles, de faire la course entre partis, continuer de faire croire que le système fonctionne, un peu comme le meunier du conte faisait croire qu’il continuait à produire de la farine alors qu’il ne faisait en réalité que broyer des cailloux.
On a vu tout récemment le président de l’Assemblée nationale prendre position pour un second type de "solution" : l’instauration de l’obligation de voter. Bien sûr, on peut souligner le caractère dérisoire et absurde de cette proposition : dérisoire, car là où il est question d’un immense problème, qui engage rien moins que le fonctionnement de la société, elle est une sorte de mesure de police, répressive ; absurde, parce que tout le monde sait d’avance qu’elle serait vaine et inapplicable. Mais il faut surtout souligner la finalité d’une telle proposition : elle inverse les responsabilités, car là où c’est le système démocratique qui est pris en défaut, aboutissant à la désaffection électorale, elle le dédouane en faisant croire que le problème relève d’une (ir)responsabilité individuelle.
Solution plus radicale que défendent de plus en plus les néolibéraux mais aussi une bonne partie des """socialistes""" : la fin de la démocratie, qui n’est évidemment jamais présentée comme telle, à travers le gouvernement des spécialistes, des technocrates, sans le peuple. Cela consiste simplement à poursuivre sur le terrain actuel, en s’efforçant de désactiver ou de confiner tous les lieux qui peuvent produire de la politique.
Quel plan B ?
À l’opposé de ces approches, qui tendent à prolonger la crise actuelle et à tourner le dos à la démocratie, le plan B consiste à considérer comme indissociable la critique de la démocratie représentative et la formulation d’une alternative démocratique.
Comme une stratégie claire s’énonce clairement, tentons de le dire simplement. Il s’agit de considérer que la démocratie n’est pas d’abord affaire de représentation (désigner les meilleurs représentants possibles) et d’institutions (se doter des meilleures institutions possibles, qu’il s’agisse des institutions de l’État ou des médiations organisationnelles), mais prise en charge populaire des affaires de la cité. Les auteurs de Marx politique parlent, eux, de « la nécessaire expansion de l’intervention politique hors de son cadre prescrit (la démocratie bourgeoise, désormais en cours de dé-démocratisation) »1, ce qui dit la même chose autrement.
La formulation d’une telle option ressemble bien sûr aux dires des anciens, mais elle s’inscrit dans une société qui a profondément changé, tout particulièrement avec la généralisation de l’accès aux savoirs et à la formation du plus grand nombre au penser par soi-même. Cette dimension est quasiment ignorée par ceux qui formulent pourtant une critique globale de la démocratie actuelle, alors même qu’elle est une des raisons majeures pour laquelle il ne saurait être question de revenir aux fondamentaux des formes anciennes de la démocratie représentative. Et alors même qu’elle est propulsive, dans la mesure où il s’agit de se projeter dans une nouvelle ère démocratique.
Commençons donc par nous considérer comme apte à apprendre, à savoir, à dire, à décider, contre toutes les tentatives de spécialiser les savoirs, de confisquer la décision. Et contre la tendance à passer d’un raisonnement d’essence juridique - il faut distinguer représentants et représentés pour que les représentés puissent contrôler les représentants - à une généralisation politique - les citoyens ne peuvent qu’être représentés, il faut seulement trouver de bonnes formes de représentation. Il s’agit ainsi d’être en phase avec les aspirations et motivations démocratiques qui cheminent (non sans contradictions et tendances contraires) dans la société.
Rendre la démocratie désirable
Il s’agit surtout de rendre la démocratie désirable, là où le système de représentation - dépossession ne fabrique aujourd’hui que du désintérêt. Cela veut dire se dissocier fortement du système, des institutions actuelles, à la fois pour ne pas être pris dans ses logiques écrasantes et pour ne pas être assimilés à ses formes déconsidérées. Il y a là une difficulté pour les partisans de l’émancipation, car pour les organisations issues du mouvement ouvrier, cela appelle des ruptures que beaucoup de représentants et d’élus ne sont jusqu’à présent pas prêts à assumer, craignant à la fois des pertes de forces et une aventure à l’issue incertaine. On peut considérer à cet égard que l’Histoire n’est jamais écrite ; on peut évoquer l’affaiblissement des forces restées au seuil de leurs propres mutations, ainsi que les contradictions des expériences des dernières années (ce Front de gauche, cartel de partis qui n’en finit pas de ne pas se transformer en mouvement citoyen…). De fait, la gauche dite de transformation reste profondément marquée par la culture délégataire, s’apprêtant par exemple ces temps-ci à reproduire pour les élections régionales les pratiques des élections précédentes (en commençant par chercher la constitution de cartels électoraux de forces avant même d’ouvrir des espaces citoyens). Cependant, on peut aussi se demander si c’est seulement à l’écart des formes anciennes que pourront naître de nouvelles formes, comme certains l’espèrent depuis longtemps : jusqu’à présent, ces formes ne se sont pas imposées.
C’est peut-être du côté du peuple qu’il faut chercher. Moins du côté d’un vibrant appel formulé par un tribun sur le mode "qui m’aime me suive" que du côté de la prise en compte des motivations profondes des personnes. Il faut rompre avec cette culture qui a eu tendance à ne considérer l’individu que comme un ferment d’égoïsme ou un consommateur, au lieu de considérer comme légitimes les aspirations de chacun à compter et à s’épanouir. Disons le sans fard : une politique qui n’a pas d’intérêt pour les personnes n’a aucun sens, sinon celui de se concevoir encore une fois comme un dispositif de dépossession et, en définitive, de domination sur elles.
Au total, c’est bien la finalité de l’action politique qui doit nécessairement se transformer profondément : elle consiste en permanence à soutenir le rassemblement libre de ceux qui veulent stimuler l’émancipation et les possibilités émancipatrices. Elle veille à la fois à l’institutionnalisation de ces avancées, pour enregistrer les résultats de rapports de force et en généraliser les effets, tout en prenant garde à l’ossification que produit toute institutionnalisation. Notons enfin qu’à l’inverse des discours qui s’arrêtent à la critique de l’oligarchie austéritaire, cette approche là est irrécupérable par le lepénisme nouveau : la nature du lepénisme est nationaliste, alors qu’il s’agit de mondialiser la démocratie ; le lepénisme est entièrement dans la culture de la dépossession et du culte de la personnalité qui en est le corollaire naturel ; le lepénisme, complètement voué à la culture élitiste et technocratique, déteste l’appropriation populaire.
Gilles Alfonsi, le 7 mai 2015. Publié sur le site de Cerises.
1. Marx politique, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Numa Ducange et Isabelle Garo, La Dispute, février 2015, 221 p.