Les manifestants tiennent-ils le gouvernement pour responsable des morts de Soma ou l’accusent-ils seulement d’une réponse insuffisante à la catastrophe ?
Cihan Tugal : Les manifestants, ainsi que de nombreux journalistes et dirigeants syndicaux, tiennent le gouvernement pour responsable, et cela pour plusieurs raisons. Nous ne connaissons pas encore les détails de cet événement particulier, mais la Turquie a connu au cours de la dernière décennie un grand nombre d’accidents industriels ayant fait de nombreux morts. Le principal parti d’opposition avait demandé une enquête sur les accidents qui s’étaient déjà produits à Soma il y a quelques semaines. Le parti au pouvoir a rejeté cette proposition au parlement.
En ce sens, la récente explosion n’est pas un événement imprévisible. Il n’est plus possible de dire que de tels événements sont des accidents ; la déréglementation a été si intense que les entreprises sont pratiquement libres de faire ce qu’ils veulent. En d’autres termes, ces drames sont des événements réguliers auquel tout le monde s’attend.
Ce qui distingue Soma est le nombre massif de morts. Au cours de la dernière décennie, les travailleurs se faisaient tuer un par un (ou parfois plusieurs dizaines à la fois) dans des accidents apparemment isolés. Le décompte général était assez effrayant. L’Organisation internationale du Travail (OIT) a placé la Turquie à la première place en Europe en ce qui concerne les décès de travailleurs ; au niveau mondial, elle se classe en troisième position. Depuis 2002, près d’une centaine de travailleurs meurent chaque mois. Cela fait environ 12.000 morts au cours de la dernière décennie. Plus d’un millier d’entre eux étaient des mineurs. Un rapport officiel plus récent a estimé que quatre accidents du travail mortels se produisent par jour. Soma n’a fait que rendre ce massacre en cours visible à l’échelle nationale et internationale.
Ces manifestations doivent-elles être vues dans le cadre de la série de protestations qui a commencé l’année dernière et qui semblent marquer un désenchantement croissant avec une direction qui - bien que démocratiquement élue - est au pouvoir depuis plus d’une décennie ?
Les manifestations qui ont débuté en juin au parc Gezi d’Istambul et qui se sont étendues rapidement dans la majorité des villes, puis les manifestations plus petites qui ont continué dans tout le pays jusqu’en mars, ont pris pour cible de nombreux aspects du nouveau régime en Turquie, mais les griefs ont fusionné autour de deux questions : les projets de rénovation urbaine qui ont détruit des quartiers, des forêts et des lieux publics et l’autoritarisme croissant du pouvoir.
Les manifestations en solidarité avec Soma ont marqué un nouveau tournant dans la vague de rébellion car elles attirent l’attention sur une autre dimension importante du développement néolibéral : l’exploitation des travailleurs. Juin 2013 reflétait le désenchantement face à la marchandisation. Si les manifestations actuelles deviennent massives, nous pourrons commencer à parler d’une riposte contre l’exploitation.
Ces protestations sont-elles l’oeuvre d’un noyau dur opposé au gouvernement qui est prêt à utiliser chaque occasion pour manifester contre lui ou impliquent-elles un secteur important de l’opinion publique turque ?
Il faut bien comprendre que ceux qui souhaitent utiliser toutes les occasions pour protester contre le gouvernement constituent aujourd’hui près de la moitié de la population. Mais beaucoup de ces secteurs pourraient maintenant hésiter à participer au mouvement actuel car, contrairement à juin 2013, les manifestations de ces derniers jours ont un caractère ouvrier marqué. Compte tenu du climat idéologique en Turquie au cours des 35 dernières années, il est plus facile pour les classes moyennes de se solidariser avec des écologistes bien éduqués qui protègent des arbres qu’avec les mineurs du charbon.
Le sens du choc de Soma est très différent de celui de Gezi : dans le premier cas, le choc moral vient du grand nombre de morts mais pas des aspects qualitatifs de l’événement - puisque tout le monde savait déjà que les travailleurs, tout comme les Kurdes et les Alévis, sont des citoyens de deuxième classe dans la Turquie de l’après-1980 (date du dernier coup d’Etat militaire en Turquie - NdT). Au cours des trois premiers jours des manifestations de Gezi, en revanche, beaucoup de ceux qui ont été gazés et harcelés étaient de respectables et intouchables citoyens de la Turquie moderne, ayant des années d’études à leur actif et qui n’étaient pas habitués à subir de mauvais traitements de la part des autorités. Ce fut un choc moral qualitativement plus intense.
Néanmoins, à l’inverse, les populations kurdes de l’Est et du Sud-Est de la Turquie, qui sont restées globalement silencieuses pendant le mouvement de juin 2013 (avec des exceptions, situées pour la plupart dans celles des régions kurdes qui sont de religion alévie), peuvent aujourd’hui exprimer une solidarité plus forte, car il est plus facile pour elles de se solidariser avec les souffrances des travailleurs qu’avec les jeunes et les classes moyennes instruites. Mais leurs dirigeants et les intellectuels pourraient minimiser cet événement, compte tenu de l’importance des enjeux liés au processus de paix qu’Erdoğan a initié avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK).
En bref, les manifestations actuelles impliquent à la fois plus et moins que le noyau dur des groupes anti-gouvernementaux.
Vous attendez-vous à ce que ces manifestations se propagent et aient des conséquences significatives pour la politique turque ?
C’est très difficile à dire. Un autre événement à garder à l’esprit est celui des actions de protestation qui ont eu lieu en 1990-1991, lorsque la population d’une ville minière - Zonguldag - a tenté de marcher sur la capitale Ankara en réponse au plan gouvernemental de fermeture de la mine. Près d’une centaine de milliers de personnes ont pris part à cette marche, mais c’était pour la plupart des habitants de Zonguldak, ayant une identité de classe ouvrière claire et une politique de classe réformiste. Cette grève a été l’une des raisons qui expliquent le déclin de Turgut Özal, alors président de la République et initiateur des réformes néolibérales turques.
Le slogan des grévistes de Zonguldak "Çankaya’nın şişmanı, IscI düşmanı" ("Le gros homme du palais présidentiel, l’ennemi des travailleurs") est resté attaché à celui-ci après 1991. Même s’il a continué à occuper le palais présidentiel, son rôle est devenu marginal dans la politique turque jusqu’à sa mort (suspecte) d’une crise cardiaque en 1993. Les gouvernements qui ont suivi ont continué à appliquer les principes néolibéraux mais - jusqu’à la victoire du Parti de la Justice et du Développement (AKP) qui est au pouvoir depuis 2002 - personne n’a plus pu réaliser de nouvelles avancées décisives, entre autres à cause de l’ombre persistante des larges protestations ouvrières de 1989-1991.
La situation à Soma est différente. La ville n’a pas une identité ouvrière solide. En termes de politique, elle est plus à droite que Zonguldak. Elle est l’un des bastions du nouveau régime dans l’ouest de la Turquie. Depuis 1994, elle a été une fervente partisane des partis conservateurs et conservateurs-nationalistes. Aujourd’hui, elle se situe encore à droite de la province dont elle fait partie, celle de Manisa, qui est pourtant très conservatrice. Sur papier, une grève et une marche de mineurs similaire à celle de Zonguldak semblent donc hors de question.
Cependant, il y a eu beaucoup de surprises en Turquie au cours de la dernière année. La situation est donc imprévisible. Jusqu’il y a deux jours, personne n’aurait imaginé que le héros conservateur du Moyen-Orient, M. Erdoğan, pourrait être attaqué et acculé dans un supermarché dans une ville aussi conservatrice. Des témoins ont affirmé que M. Erdoğan, pris au dépourvu, a giflé et donné des coups de poing à des gens au cours de la bagarre. Il a été étonné des réactions des mineurs, et le reste de la Turquie aussi.
Ce qui pourrait vraiment changer l’équation, ce n’est pas une répétition de juin 2013, mais la propagation du mécontentement tout au long de nouveaux axes, d’une manière qui permettrait de réduire le fossé entre pro-AKP et anti-AKP. À ce stade, c’est assez difficile, car les partisans du régime perçoivent tout incident qui pourrait nuire au gouvernement dans le cadre d’un complot plus large.
Quand la douleur écrasante de ces quelques jours sera retombée, on peut s’attendre à ce que la presse conservatrice trouve des « preuves » que l’explosion a été planifié par les ennemis de la Turquie (certains journalistes préparent déjà le terrain pour les éléments de preuve à venir). Cependant, comme le gouvernement cherche à intensifier la dérégulation et l’exploitation afin de minimiser l’impact de la récession mondiale sur l’économie turque, il pourrait devoir cibler et réprimer davantage ses propres partisans. Le régime pourrait ainsi éventuellement provoquer des protestations populaires massives. Le « impossible » d’hier pourrait devenir le "probable" de demain. La photo montrant la rage avec laquelle un militant du régime (un bureaucrate instruit de haut niveau) frappait une parente de mineur illustre bien cette possibilité.
Source : http://www.jadaliyya.com/pages/index/17720/quick-thoughts_cihan-tugal-on-the-soma-mining-disa
Traduction française et titre pour avanti4.be : Jean Peltier