Récemment, en témoignant du courage et de la détermination de mes collègues et des militants pour la forêt boréale, j’ai réalisé qu’il existe des ressemblances frappantes entre ce que nous avons vécu pendant deux décennies pour la Forêt du Grand Ours et ce qui se produit aujourd’hui pour certains secteurs de la forêt boréale au Québec et en Ontario.
Puisque je n’y étais pas pendant les 20 ans de la campagne, j’ai consulté Tamara Stark qui y avait participé dès le début. Je suis reconnaissant pour sa sagesse et sa perspective qui ont servi à éclairer cet article.
La campagne sera interminable. OK, peut-être pas interminable, mais elle prendra possiblement 20 ans pour arriver à un consensus sur la nécessité de protéger les forêts tout en créant des modèles économiques complémentaires. La campagne pour la Forêt du Grand Ours fut formellement lancée en 1997 (bien que nous y étions déjà impliqués pendant deux ans dans les préparatifs) et nous assistons maintenant à la pleine mise en oeuvre des accords finaux en matière de conservation de la forêt et de l’utilisation du territoire pour la région. À l’époque cependant, il n’y avait aucun modèle à suivre, ainsi, en apprenant des erreurs du passé nous pourrions possiblement raccourcir de 10 ans la campagne pour la forêt boréale. Et aujourd’hui, avec l’accélération des changements climatiques, chaque année compte !
Vous serez dénigrés. Attendez-vous à des attaques intimidantes de la part de sociétés pétrolières, tant vers vous qu’envers votre organisme. Des maires de communautés rurales s’en prendront à vous initialement, même que certains représentants du gouvernement vous dépeindront comme un traître. Vous risquez même d’être poursuivis. Certains de mes collègues ont le souvenir vif d’avoir étés traités d’ennemis de la Colombie-Britannique, en plus de s’être fait lancer des pierres par leurs fenêtres. Ces genres d’accusations sont faites dans le but de vous isoler et de vous distraire, de vous rendre vulnérable. En réalité, l’immense majorité des Canadiens tiennent à la protection de leur patrimoine naturel extraordinaire.
Les Premières Nations sont indispensables à l’obtention de toute solution. Les communautés autochtones sont détentrices légitimes de titres au sein de la forêt boréale ainsi que dans la Forêt du Grand Ours. Ces forêts constituent leur territoire traditionnel. Elles ont forgé et soutenu leurs cultures et leur moyen de subsistance pour des milliers de générations. Même s’il n’est pas toujours possible d’obtenir un consensus sur la superficie à sauvegarder ou sur la manière de procéder, de nombreuses Premières Nations veulent voir leurs terres protégées et bien gérées. Ces communautés doivent donc être impliquées et respectées en tant que décideurs. Collaborer avec leurs gouvernements et leurs chefs est donc crucial.
Le changement fait peur, soyez patient. Le modèle industriel actuel semblait bien fonctionner pendant de nombreuses décennies, mais le progrès technologique a entraîné la perte d’emploi de plus en plus de bûcherons ainsi qu’une forte diminution de la disponibilité de bois de haute qualité ; et dans des périodes de dépression économique, il faut avoir le courage d’accepter une nouvelle manière de travailler. Nous avons aujourd’hui des travailleurs et des cadres d’entreprises forestières, des dirigeants de Premières Nations, des représentants du gouvernement et oui, des groupes environnementalistes qui se tiennent côte à côte, fiers de cette réussite.
Des leaders se démarqueront. Au sein des entreprises avec lesquelles nous étions en conflit dans les débuts de la campagne, certaines personnes se sont démarquées tôt dans le processus en adoptant des attitudes collaboratives. Elles incitèrent même d’autres collègues à les suivre à la table des négociations. Dans le cas de la forêt boréale, nous avons vu la même chose se produire auprès de certaines entreprises, notamment Tembec qui prend des mesures plutôt progressives pour collaborer avec tous les acteurs et s’assurer de la durabilité de leurs opérations. Ces sociétés sont arrivées aux mêmes conclusions que leurs prédécesseurs pour la Forêt du Grand Ours : ce qui est sain pour la forêt l’est aussi pour leurs chiffres d’affaires et leur réputation, en plus d’être la bonne chose à faire.
Le client a toujours raison et les sociétés forestières les ont bien entendus. Les clients désirent un approvisionnement en pâte de bois, en papier et en bois d’oeuvre qui soit libre de toute controverse, mais lorsqu’ils n’y parvinrent pas dans la Forêt du Grand Ours, ils exigèrent du changement, à défaut de quoi ils feraient affaire ailleurs. Ils tenaient à s’approvisionner en Colombie-Britannique, et faire des affaires très lucratives, mais sans le fardeau de groupes environnementalistes qui pèseraient sur leurs 2X4 ou leurs balles de papiers. Ils ne voulaient certainement pas que leur marque soit associée à la perte d’ours kermodes ou à des barricades par les communautés de Premières Nations. Aussitôt qu’une solution fut trouvée, les clients l’appuyèrent sans réserve. Dans la forêt boréale, nombre d’entre eux suivent le dossier afin d’y exercer déjà leur influence. Les clients sont fondamentaux à la réussite.
La science indépendante est cruciale pour toute solution en matière de conservation de la forêt. Une mesure fondamentale ayant ultimement mené aux solutions dans la Forêt du Grand Ours fut la reconnaissance, par toutes les parties, de la nécessité de faire appel à un corps de spécialistes indépendant en foresterie pour produire des recommandations quant à la superficie à conserver, afin de préserver un haut degré d’intégrité écologique. C’est la science qui nous guidera sur le bon chemin !
La volonté des citoyens vaincra toujours. On parle souvent des politiciens comme étant des leaders, ce qui n’est pas toujours le cas. Habituellement, les politiciens suivent la volonté des citoyens, et bien que le gouvernement de la Colombie-Britannique ait joué un rôle très positif dans la résolution des conflits entourant la Forêt du Grand Ours dans la dernière décennie, ce n’en était pas ainsi au début du processus. Cependant, avec la controverse dans le marché, et sous la pression soutenue du public, et la nécessité de faire valoir les droits des communautés de Premières Nations, le gouvernement a fini par agir. Nous commençons à voir des milliers de personnes se mobiliser en défense de la forêt boréale, et des gouvernements tels que l’Ontario et le Québec prêtent l’oreille. Les Premières Nations font valoir leurs droits. La volonté des citoyens rempotera la victoire.
Avec ces réflexions vient à l’esprit le vieil adage : il n’y a rien de neuf sous le soleil. Et alors que nous espérons bientôt voir la fin du long et tortueux chemin du succès pour la Forêt du Grand Ours, nous souhaitons que celui de la forêt boréale soit bien plus court et direct ! De la Grand Ours à la boréale, que la forêt soit avec vous.