Édition du 1er avril 2025

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Europe

Pour une réindustrialisation écologique

Ce texte est un extrait d’un texte intitulé "Les impasses de la compétitivité à tout prix" publié dans Les Temps Nouveaux, no. 5, 2012

Une politique industrielle alternative devrait s’organiser autour d’un axe central, celui de la réindustralisation écologique. Ce n’est pas un oxymore, dans la mesure où toute mesure contre le réchauffement climatique implique des investissements matériels, qu’il s’agisse par exemple d’énergies renouvelables ou d’isolation des logements. Sur ce terrain, la France a déjà pris du retard, et elle ne pourra le rattraper que par des programmes d’investissement publics, par un effort d’innovation, bref par une planification écologique. A terme, la moindre dépendance énergétique à l’égard du pétrole, dont le prix est appelé à augmenter tendanciellement, ne peut que détendre la contrainte extérieure.

Un nouveau type de développement suppose aussi de produire de nouveaux types de biens de consommation et de moyens de transport, fondés sur les principes de durabilité et de modularité. C’est l’un des points où les objectifs écologiques se heurtent frontalement à la logique capitaliste qui fonde une partie de sa rentabilité sur une rotation du capital et sur une obsolescence des produits aussi rapides que possible.

Il faut donc parier sur une réorientation de l’appareil productif plutôt que de nourrir l’illusion d’une reconquête de l’offre productive » (comme on disait dans les années 1980) qui se fixerait comme objectif de revenir à une division internationale du travail antérieure à la mondialisation. Cela n’implique en rien une acceptation béate du libre échange. Il faut au contraire enclencher un processus de relocalisation de la production, que trois arguments justifient. Le premier, qui est rarement discuté, est qu’une bonne partie des exportations françaises vont à l’encontre du développement humain : les ventes d’armement et de centrales nucléaires y occupent une place importante, de même que les biens de luxe à destination du « 1 % ». Un pays devrait aussi être jugé à ce qu’il exporte.

Le deuxième argument porte sur l’irrationalité de toute une série de courants commerciaux favorisés à la fois par les différentiels de coûts et par la non-prise en compte des dégâts environnementaux de l’intensification des transports. Une taxe kilométrique permettrait de jouer sur ce dernier facteur. Mais l’argument le plus opérationnel renvoie au fait que le processus de mondialisation va de toute manière atteindre une limite, et même sans doute se retourner, en raison du rattrapage des salaires dans les pays émergents. Un récent rapport16 montre que ce mouvement est déjà amorcé en Chine, où les salaires ont augmenté en moyenne de 15 % par an entre 2000 et 2010. Ce mouvement n’est pas compensé par les gains de productivité, de telle sorte que l’avantage comparatif de la Chine se réduit. En outre, le yuan s’apprécie régulièrement : il a augmenté de 30 % par rapport au dollar depuis 2004 (avec une pause en 2009 et 2010). Toute politique industrielle devrait anticiper de telles évolutions.

La zone euro, prise comme un tout, est tendanciellement en équilibre. Mais, à l’intérieur, on assiste à un mouvement de divergence accentué entre les pays du « Nord » en excédent (Allemagne, Belgique, Finlande, Pays-Bas) et ceux du « Sud » en déficit (Espagne, Grèce, Italie, Portugal et France). Vouloir résorber ces déséquilibres en jouant, d’une manière ou de l’autre, sur la compétitivité-prix ne peut conduire qu’à un ralentissement généralisé de l’activité économique, et certainement pas à une réindustrialisation. Il faut, là aussi, anticiper sur l’épuisement du modèle allemand qui ne peut durablement s’appuyer sur la priorité aux exportations, avec comme contrepartie la montée des inégalités sociales. La sortie par le haut passe par un fonds européen d’investissements sociaux et écologiques, où la politique industrielle serait un outil d’harmonisation notamment en matière de transports et d’énergie. Il y a cela deux conditions qui impliquent une rupture avec les tendances qui ont conduit à la crise. La première est de revenir sur la « préférence pour la finance » qui consiste à transférer aux actionnaires la majeure partie de l’amélioration des taux de marge fondée sur la compression salariale. La seconde est de donner à l’Europe les moyens de sa cohésion, à travers l’élargissement du budget européen, l’harmonisation (vers le haut) de la fiscalité sur le capital, et la valorisation de ses atouts qualitatifs.

Enfin, le commerce extérieur européen est tendanciellement équilibré. Une croissance tirée par la demande des pays émergents est destinée à s’épuiser dans la mesure où ceux-ci auront tendance à recentrer leur croissance sur la demande intérieure au profit de leur production industrielle nationale. La perspective doit donc être une nouvelle division internationale plus coopérative fondée notamment sur les transferts technologiques nécessaires pour accompagner la lutte contre le réchauffement climatique à l’échelle de la planète. Plus fondamentalement, il faut aller non pas vers une démondialisation mais vers une autre mondialisation, définie par une division internationale du travail rationnelle. Les exportations ne deviennent pas un but en soi, mais en quelque sorte la « monnaie d’échange » des importations incompressibles et non substituables. Le mot-clé est celui de coopération, qui ne renvoie pas à un idéalisme angélique, mais à la définition d’une communauté d’intérêts et d’objectifs. Il y a deux terrains privilégiés d’application : la lutte commune contre le réchauffement climatique et l’alimentation. Dans les deux cas, il s’agit de biens communs del’humanité dont la gestion doit échapper au calcul économique marchand et à la spéculation.

Au-delà des arguments économiques, la crise nous place devant cette alternative : ou bien la volonté de perpétuer à tout prix un système économique et social - qui a fait faillite - plonge l’Europe dans la régression. Ou bien s’engage la transition vers un autre mode de développement.

Michel Husson

Économiste, administrateur de l’ INSEE, chercheur à l’ IRES (Institut de recherches économiques et sociales), membre de la Fondation Copernic. Auteur entre autres, de "Les casseurs de l’ État social", La Découverte.

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