Indépendamment des différences, l’évocation de ces événements n’est pas hors de propos avec la situation actuelle en Syrie. Aujourd’hui aussi la situation pourrait mener à une extension de la guerre au Moyen Orient. La Syrie est la clé de voûte des rébellions qui bouleversent le monde arabe. Même au risque de forcer la comparaison, on pourrait assimiler le rôle de la Syrie à celui de l’ancien Zaïre : une guerre civile dans laquelle s’impliquent de manière de plus en plus intense plusieurs pays de la région et d’au-delà ; un gigantesque déplacement de réfugiés qui fuient la guerre dans toute la région et qui contribuent à déstabiliser certains pays frontaliers.
Comme l’ont rappelé plusieurs analystes, la guerre en Syrie ne commence pas avec la menace de bombardement de ce pays par l’impérialisme après le massacre à l’arme chimique de centaines de civils à Damas. Il s’agit d’une guerre qui a déjà fait plusieurs dizaines de milliers de morts. Ce bombardement ne sera pas non plus le début de l’intervention étasunienne dans ce pays car cela fait déjà longtemps que Washington soutient, arme et entraîne des groupes de l’opposition au régime actuel.
En tous les cas, il s’agira d’un saut qualitatif dans l’escalade de la guerre et de l’intervention. La Syrie est le second pays, après la Libye, dans lequel la vague des rébellions qui secoue le monde arabe se transforme en guerre civile, mais on ne peut pas non plus affirmer qu’il sera le dernier. L’Egypte s’est également rapprochée d’un tel scénario avec le coup d’Etat militaire de juillet et la sanglante répression du mois d’août contre les Frères Musulmans.
Dans cette guerre que subit la Syrie, cela fait longtemps aussi que plusieurs pays et acteurs régionaux et internationaux interviennent. Dans le camp du régime d’Al-Assad, on trouve par ordre d’implication (avec des combattants, des armes ou un soutien politique et diplomatique) le Hezbollah, l’Iran, la Russie et la Chine. Différents secteurs de l’opposition sont quant à eux soutenus par Al Qaeda, l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie, l’Egypte (jusqu’au renversement des Frères Musulmans), les Etats-Unis et l’Union européenne.
Tout cela traduit une guerre civile au sein de l’islamisme d’une part entre chiites et sunnites et d’autre part, au sein du camp sunnite lui-même qui, à son tour, est une lutte pour l’hégémonie dans la région entre les différents aspirants au statut de puissance régionale, fondamentalement l’Arabie Saoudite et l’Iran.
Quant aux puissances extra-régionales, les motifs de leur implication sont variés. Le régime syrien est l’unique allié de la Russie dans la région qui lui offre en outre son unique base navale en Méditerranée. Les Etats-Unis tentent de préserver de plus en plus difficilement leur rôle de puissance hégémonique – tout en veillant aux intérêts d’Israël, qui maintient jusqu’à présent un profil bas dans le conflit syrien - mais se retrouve avec le fait qu’une partie de l’opposition est formée par des groupes proches d’Al Qaeda. Washington traîne en outre derrière elle une série d’échecs et de désordres provoqués par ses différentes interventions dans cette région. La France et la Grande-Bretagne sont d’anciennes puissances coloniales de la région et veulent également y maintenir un certain degré d’influence.
Tous ces acteurs savent que le dénouement de la guerre civile en Syrie n’aura pas comme en Libye des conséquences quasi exclusivement internes (et nous disons quasiment, parce que le dénouement du conflit libyen a eu des conséquences au Mali) mais qu’il va au contraire altérer les rapports de forces actuels entre les différents aspirants à la puissance régionale ainsi que le cours de la guerre civile au sein de l’islamisme.
Il ne faudrait pas lire la guerre civile en Syrie d’une manière exclusivement géostratégique – le sang et la souffrance, c’est le peuple syrien qui les paie pour s’être soulevé contre une tyrannie et en faveur de plus de justice - mais il s’agit d’un facteur déterminant dans le développement et le dénouement du conflit.
Différences avec les précédents conflits
Comme nous le disions plus haut, il s’agit du second cas, après la Libye, où les révoltes du dit « printemps arabe » ont débouché sur une guerre civile, sans compter le troisième cas, l’Egypte, où le coup d’état met le pays au bord d’une telle guerre.
Cela met tout d’abord en évidence le fait que la résistance des secteurs liés aux régimes que l’on tente de renverser est parfois capable de freiner les révoltes et de les mener à la défaite ou à un match nul catastrophique. Ensuite, qu’arrivé à ce dernier stade, ce sont d’autres forces qui prennent la main, comme les organisations islamistes ou les puissances régionales ou extra-régionales, en mettant en jeu leurs intérêts et objectifs différents de ceux qui motivaient les révoltes à leur début.
Enfin, il est nécessaire d’évoquer la différence entre l’opinion publique mondiale à l’occasion des préparatifs de la guerre d’Irak et celle d’aujourd’hui avec la Syrie, car le contraste avec les grandes mobilisations anti-guerre d’il y a dix ans est évident. Ce qu’on a exposé plus haut peut aider à trouver une explication à ce fait et, plus concrètement, nous pouvons avancer une hypothèse à ce sujet.
La première explication peut se trouver dans la perception de la différence entre l’administration agressive de Bush à l’époque, avec sa grossière manipulation des preuves sur les armes de destruction massive, et l’attitude dubitative de l’administration Obama, bloquée d’une part par la nécessité d’intervenir afin de préserver son image de force et d’hégémonie impériale et, d’autre part, par la crainte d’une escalade qui l’entraîne vers une autre déroute dans cette région et qui finisse par renforcer les fondamentalistes d’Al Qaeda.
La seconde explication est que, il y a dix ans, face à l’objectif d’une guerre d’invasion de grande ampleur qui incluait l’invasion terrestre de l’Irak et le renversement du régime de Saddam, on ne parle aujourd’hui que d’une campagne punitive d’une portée limitée contre le régime syrien, sans se donner l’objectif de modifier le cours de la guerre ni le renversement d’Al-Assad.
En troisième lieu parce que, comme nous l’avons précédemment indiqué, il ne s’agit pas d’initier une guerre mais bien d’intensifier une intervention qui dure depuis un certains temps déjà. Enfin, quatrièmement, peut être parce que la coalition que tentent de former les Etats-Unis ne s’est pas encore concrétisée et qu’il n’est pas clair quels sont les pays qui vont intervenir.
Mais le fait qu’il n’y ait pas de manifestations anti-guerre comme celles qui ont précédé la campagne en Irak ne veut pas dire que la majorité de l’opinion publique est en faveur de l’intervention en Syrie ou est indifférente. L’échec des plans de Cameron au Parlement britannique est une preuve claire de ce rejet – et justement dans un pays dont le gouvernement avait décidé de participer aux attaques – qui indique également une crainte de la classe politique de répéter les erreurs de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Libye. Ce revers politique du principal allié des Etats-Unis a bouleversé tous les plans de Washington et, d’une intervention imminente, on est passé à la nécessité pour Obama d’obtenir une plus grande légitimité, au moins interne, pour l’intervention.
Les prochains jours seront décisifs dans trois aspects cruciaux : le résultat du vote au Congrès des Etats-Unis ; les conclusions du rapport des inspecteurs de l’ONU et la capacité des Etats-Unis à composer une coalition minimalement crédible pour intervenir.
Source : http://miradacrtica.blogspot.com Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera