En introduction, Brigitte Paquette souligne que l’égalité n’est pas déjà là, les femmes continuent subir les effets des inégalités systémiques, « Le summum de l’inégalité n’est-il pas le rapport de force qu’un homme exerce à l’endroit d’une femme en la violant ? En ce 21e siècle de notre monde soi-disant civilisé, le viol reste un pur acte de barbarie ! », la notion d’égalité acquise ou « presque acquise » est un mirage. Et si certaines inégalités restent si peu perceptibles, c’est pour l’autrice « à cause de sa principale actrice qui excelle dans l’art de se dissimuler », la violence psychologique… cette violence subtile, camouflée, insidieuse, omniprésente, est au centre des stratégies de contrôle des agresseurs sur leur victime. La violence psychologique va de pair avec la violence sexuelle. Il s’agit bien d’une forme de domination. Si l’articulation des différentes violences sociales envers les femmes reste discutable, l’autrice a raison, me semble-t-il, d’insister sur le fait que « Les agresseurs le font de manière tout à fait consciente et volontaire. Enlevez-vous de la tête toutes les fausses croyances selon lesquelles les auteurs de crimes sexuels n’ont pas voulu être méchants volontairement. C’est un leurre. Faire la propagande de ce mythe a pour effet de décupler la puissance des agresseurs dans notre société ».
L’autrice aborde aussi, la dignité bafouée des femmes, les marques profondes de blessures qui ne cicatrisent pas, l’étendue des agressions à caractère sexuel, la culture du viol (En complément possible, Noémie Renard : En finir avec la culture du viol, et son entretien avec Francine Sporenda, les « scandales sexuels », le silence brisé par les victimes de Harvey Weinstein, les premières vagues de dénonciation, l’ampleur de la déferlante #MoiAussi et le fait que « seule la pointe de l’iceberg émergeait des eaux troubles de cette mer d’agressions sexuelles à l’échelle planétaire », le basculement de la loi du silence vers la libération de la parole, la honte changeant de camp…
En complément possible, parmi les nombreux textes publiés autour de #MeToo, Michèle Riot-Sarcey : « Tout s’oublie rien ne passe ». Pour que la voix des femmes, une nouvelle fois, ne soit pas rendue silencieuse !, et Geneviève Fraisse : Une histoire sans fin, une-histoire-sans-fin/.
Remontée dans le temps des (possibles/probables/présumés/réels) prédateurs sexuels, Charlie Chaplin, Roman Polanski, Michael Jackson, Bill Cosby, Woody Allen, Gilbert Rozon, Guy Cloutier… une dénonciation en 2004 – Nathalie Simard -, le témoignage des sœurs Hilton…
Brigitte Paquette poursuit avec la pédophilie dans l’Eglise catholique québecoise, l’indulgence de la société envers « ceux qui détruisent des vies pour assouvir leurs fantasmes », l’épidémie mondiale de pédophilie au sein de l’église catholique aujourd’hui révélée (dont 4 400 prêtres entre 1950 et 2002 aux USA, le silence du cardinal Barbarin en France, des faits en Irlande, en Allemagne, en Autriche, en Australie… des criminels en bande organisée ?). « Plus les victimes dénoncent, plus d’autres victimes sont encouragées à suivre leurs traces », un effet boule de neige, un site « La parole libérée », le silence brisé et les victimes hors de leur isolement.
L’autrice montre le rôle des réseaux sociaux dans les dénonciations. Elle souligne que dans les procédures judiciaires, « les victimes d’agressions sexuelles y sont autant jugées que les accusés » et décortique quelques manœuvres de « la défense ». Des premiers hashtags font le tour de la planète : #BeenrapeNeverReported, #AgressionNonDénoncée.
Canada/Québec. Les « inconduites » des Forces armées canadiennes, Marcel Aubut, Claude Jutra, sans exclure les plus grandes oubliées : les femmes autochtones, la campagne #OnVousCroit et #IBelieveYou (en complément possible, un texte postérieur Affaire Tariq Ramadan : « Nous choisissons d’inverser la charge de la preuve et de croire la parole des femmes », le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS), les dénonciations sur les campus universitaires au Québec, la nécessité de prendre en compte les rapports d’autorité et des préconisations, « Ce groupe de chercheures interpelle toute la communauté universitaire ainsi que les instances gouvernementales, institutionnelles et communautaires pour mettre en application leurs 15 recommandations. Ces recommandations s’articulent autour de six axes : la mise en place de politiques et de plans d’action gouvernementaux (fédéral et provincial) ; la création d’un environnement physique sécuritaire ; la mise en œuvre de campagnes de sensibilisation permanentes et adaptées aux différents groupes de la communauté universitaire ; l’accès à une éducation et une formation complète ; la dotation d’une ressource spécialisée accessible à l’ensemble de la communauté universitaire ; le financement de projets de recherche dans le domaine des violences sexuelles en milieu universitaire »
USA, Donald Trump, #NotOkay, #PassuGrabsBack, #WhyWomenDont Report…
Un paragraphe est consacré à #StopCultureDuViol et onze bonne raisons de s’y associer :
Parce que la violence sexuelle touche une femme sur trois au Québec et dans le monde.
Pour soutenir celles et ceux qui souffrent en silence.
Pour dénoncer le harcèlement sexuel.
Pour que cesse la culture du silence.
Pour dénoncer la violence conjugale (une femme sur sept est agressée sexuellement au moins une fois par son conjoint).
Pour soutenir les femmes autochtones.
Pour prendre part à un mouvement provincial.
Pour prendre part à un mouvement mondial.
Pour démontrer qu’il est temps de cesser de culpabiliser les victimes.
Pour renverser le sentiment de honte que portent souvent les femmes agressées.
Parce que pour que cesse la violence, il faut se conscientiser ensemble.
Québec, Argentine, Brésil, Bolivie, Usa, Bangladesh, Cambodge, Lesotho, Nigéria, Turquie, Angleterre, Azerbaïdjan, Bénin, Inde, Sénégal (Balance ton Saï-Saï !*, et « Silence, on viole ! », Canada…
Dans la seconde partie, Brigitte Paquette revient en détail sur Harvey Weinstein, les vagues #MeToo et #BalanceTonPorc, les traitements médiatiques, l’effet boule de neige des dénonciations, les hommes d’influence ayant un statut de pouvoir dans leur domaine professionnel, l’élargissement des interventions de femmes à d’autres milieux, « Les personnalités publiques sont la pointe de l’iceberg puisque dans tous les milieux de vie ou de travail, il peut y avoir un ou des agresseurs potentiels », le silence brisé, « Dire notre vérité est l’outil le plus puissant que nous ayons. Je suis particulièrement fière et inspirée par toutes les femmes qui se sont senties suffisamment fortes pour élever la voix et partager leurs histoires personnelles. […] Depuis trop longtemps, les femmes n’ont pas été entendues ou crues si elles osaient dire la vérité face au pouvoir de ces hommes. Mais c’est fini pour eux ! C’est fini pour eux. » (Oprah Winfrey)
L’autrice poursuit avec #MoiAussi au Québec et au Canada, d’autres prédateurs, l’abondance des demandes d’aides et les CADACS débordés (en complément possible, la situation en France, Non à l’asphyxie financière de l’Association contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT), l’absence de cours d’éducation sexuelle, l’accessibilité des services d’aide et les ressources financières nécessaires, les impacts de l’arrêt Jordan sur les délais, un projet de loi « pour forcer les employeurs à agi en cas de harcèlement sexuel au travail », les « inconduites sexuelles » dans différents milieux…
Brigitte Paquette aborde aussi les contre-feux dont l’appel de Catherine Deneuve et compagnie (en complément possible, l’entretien avec Geneviève Fraisse : Tribune pour une « liberté d’importuner » : « A chaque fois qu’il y a une révolution féministe, on crie « danger » », son article : « De l’éducation des femmes » : la réponse de Laclos au « droit d’importuner », et l’article de Van Badham : Catherine Deneuve, laissez-moi vous expliquer en quoi le mouvement #metoo n’a rien d’une chasse aux sorcières, l’appel à la mobilisation et au soutien de certains hommes (en complément possible, Des hommes appuient #Etmaintenant, et Refuser la connivence et la léthargie masculines, #MeToo aux quatre coins du monde (États-Unis, Canada anglais, France : #Balance-TonPorc ; Allemagne : #IchAuch ; Espagne, Mexique, Amérique du Sud : #YoTambién ; Italie : #QuellaVoltaChe ; Suède : #JagOckså ; Brésil : #EuTambém et #DelateSeuPorco ; Chine : #YeWoShi ; île Maurice : #ShameThem ; Israël : #ונחנאםג (Nous aussi) ; monde arabe : #AnaKaman ou #Ana_Kaman). L’autrice détaille certaines mobilisations ou expliquent leurs difficultés…
Dans la troisième partie, « socialisation et victimisation » l’autrice discute de la socialisation des filles en tant que victimes potentielles, de la négation des désirs propres des femmes, du sentiment de culpabilisation « destructeur de l’estime de soi », de la culture du viol au cinéma ou à la télévision, de la virilité hégémonique et de sa toxicité, de l’hypersexualisation et de la pornographie (en complément possible, Richard Poulin et Amélie Laprade : Hypersexualisation, érotisation et pornographie chez les jeunes, et Linda Bérubé : L’hypersexualisation et les agressions sexuelles une culture pornographique qui fabrique le consentement, des stratégies de contrôle déployées par les agresseurs, du sentiment d’impuissance et d’injustice sociale indécente, des rapports de pouvoir, de l’inadéquation du système juridique et de son inadaptation aux victimes de violences sexuelles, du sentiment d’outrage et de point de non-retour, du tabou des agressions sur les garçons, des maisons d’hébergement pour les victimes de violence conjugale et leurs enfants…
En conclusion, Brigitte Paquette parle de « fin de la loi du silence », d’amorce d’un « changement de paradigme », des « graines de changement aux infinies possibilités… » et de brigades roses, « Créons ensemble une armée – composée d’une multitude de brigades roses – pour éradiquer toutes les formes d’oppression sexuelle ! ».
Brigitte Paquette : La déferlante #MoiAussi
Quand la honte change de camp
M éditeur, Saint-Joseph-du-lac (Québec) 2018, 288 pages
Un message, un commentaire ?