Édition du 1er avril 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La révolution arabe

Tunisie

La perspective en Tunisie est très intéressante parce que c’est le seul pays de la région dans lequel un mouvement organisé de travailleurs dirige réellement le processus

Nous publions en trois parties une entrevue avec Gilbert Achcar sur la situation après 2 années de révolutions arabes. Le premier porte sur la Tunisie, le deuxième sur l’Égypte alors que le troisième porte sur la situation en Syrie. L’entrevue a été publiée à l’origine sur le site de À l’encontre.

Gilbert Achcar est professeur au SOAS-Université de Londres. Dans les jours qui viennent va paraître son dernier ouvrage, aux éditions Acte Sud, Sinbad, intitulé : Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe. Il est présenté ainsi : « La première étude de fond sur les soulèvements populaires dans le monde arabe, inaugurés par la révolution tunisienne en décembre 2010. L’auteur analyse les conditions économiques, sociales, politiques et idéologiques qui expliquent ces soulèvements et qui ont déterminé les formes particulières qu’ils ont revêtues dans chaque pays. »

Tu mentionnes des blocages, songes-tu en partie à l’existence des régimes dictatoriaux sclérosés et vieillissants ? Le premier serait la Tunisie. Peux-tu nous dire quelque chose à ce sujet ainsi que sur la situation présente dans ce pays ?

Gilbert Achcar : Oui, mais je dois dire qu’il s’agit de bien plus que des seuls régimes dictatoriaux. Bien entendu, ceux-ci constituent la partie la plus visible du blocage, celle qui a été le plus directement touchée par les soulèvements dans les pays où ils ont obtenu des victoires jusqu’ici. Mais il ne s’agit que d’une partie seulement d’un blocage plus général qui comprend un blocage économique. La région reste à la traîne par rapport au reste du monde en termes de croissance économique et, plus généralement, de développement, malgré le fait qu’elle est dotée de ressources naturelles très importantes. Elle détient le record mondial des taux de chômage et cela depuis des décennies. Nous sommes ainsi en présence d’un blocage social, sans même parler du blocage très évident lié à la condition des femmes. Il y a donc tout un ensemble de blocages et je n’en ai mentionné jusqu’ici que quelques-uns, les plus frappants. Tout cela est en train d’éclater en une gigantesque explosion qui a débuté en Tunisie.

Tout a commencé en Tunisie le 17 décembre 2010. C’est la date à laquelle Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu, mettant ainsi le feu à l’ensemble du pays, puis à toute la région.

Le fait que cela ait commencé en Tunisie est lié aux luttes qui se sont déroulées dans ce pays au cours des années 2000, luttes qui sont elles-mêmes liées à l’existence d’une importante tradition de gauche, principalement active dans la centrale syndicale du pays, l’UGTT [Union générale tunisienne du travail]. C’est cette situation spécifique qui explique pourquoi c’est dans ce pays avant les autres que l’explosion a eu lieu, mais cela ne signifie pas que les conditions étaient plus mûres en Tunisie que partout ailleurs, comme l’atteste le fait que l’explosion en Tunisie a déclenché une série d’autres dans différents pays. Il n’y a presque aucun pays de langue arabe qui n’a pas été touché par le soulèvement, de la Mauritanie et du Maroc à l’ouest de la région jusqu’à la Syrie et l’Irak à l’est.

Il est apparu, à un certain moment, sans doute en raison des résultats électoraux en Egypte et, auparavant, en Tunisie, que les vainqueurs immédiats du Printemps arabe ont été des organisations islamistes telles que les Frères Musulmans en Egypte. Peux-tu dire quelque chose à ce sujet, tout d’abord par rapport à la Tunisie et, ensuite, à propos de l’Egypte ?

Gilbert Achcar : Oui. C’était tout à fait prévisible. La prévision la mieux partagée au sujet de la région était qu’il y aurait ou qu’il y aura des explosions sociales, des explosions politiques : en lisant les rapports des ambassades des Etats-Unis dans la région, rendus publics par Wikileaks, on peut voir que les Etats-Unis eux-mêmes ne se faisaient pas beaucoup d’illusions. On savait à quel point la situation était tendue et dangereuse. En rapport avec cela, la prévision la plus commune était que ces explosions propulseraient le mouvement intégriste islamique au-devant de la scène à une époque où – vu depuis Washington – cela était considéré comme une menace pour les intérêts américains. Mais une fois que le soulèvement a commencé, il y a eu tendance à prendre des désirs pour des réalités et croire que, par quelque miracle, de nouvelles forces émergentes seraient capables de diriger et conduire l’ensemble du processus, en poussant les forces islamiques à l’arrière-plan.

Il est vrai que de nouvelles forces ont émergé, en particulier parmi la nouvelle génération, parmi les jeunes. Il est vrai que de nouveaux réseaux de jeunes, utilisant toutes les ressources fournies par l’Internet, ont joué un rôle clé en façonnant, organisant et coordonnant tous ces soulèvements ; il n’y a pas de doute à ce sujet. Mais avec des insurrections appelant à des élections libres – une revendication normale pour un peuple assoiffé de démocratie, comme c’est le cas – il était toutefois évident que des élections à court terme seraient remportées par ceux qui ont les moyens de les gagner. On ne peut gagner des élections par le seul moyen de l’Internet, comme vous le savez bien aux Etats-Unis. Il faut des appareils politiques, de l’argent, des organisations implantées à la base, là où se trouvent les masses d’électeurs, comme dans les régions rurales, etc. Cela ne peut pas s’inventer ou s’improviser en quelques semaines. Et c’est pourquoi il était tout à fait prévisible que les forces intégristes islamiques, en particulier les Frères musulmans avec leurs diverses branches et organisations, remporteraient les élections. Ces forces disposaient d’un potentiel accumulé au cours de nombreuses années consacrées à la construction de réseaux, en particulier dans des pays comme l’Egypte où ils pouvaient agir ouvertement. Ce n’était pas le cas en Tunisie, mais cela a été compensé par le fait que ces forces bénéficiaient de la manne des pays pétroliers et de l’impact de la télévision. Plusieurs chaînes de télévision dans la région servent ces types de groupes, que ce soit au travers de programmes religieux – il y a de nombreuses chaînes religieuses – ou par le biais du rôle politique spécifique joué par la principale chaîne satellitaire de la région qui est Al Jazeera. Al Jazeera agit de façon tout à fait manifeste pour le compte des Frères Musulmans, lesquels ont une présence notable dans son équipe de journalistes et sont sponsorisés par le gouvernement du Qatar, qui possède et gère Al Jazeera. Ils disposaient donc de ces ressources cruciales, ainsi que, bien entendu, de beaucoup d’argent en provenance des monarchies du Golfe.

Il était tout à fait prévisible que les Frères Musulmans obtiendraient la plus grande part des votes, ce n’était donc pas une surprise. Les gens qui prennent facilement leurs désirs pour des réalités ont réagi à ces élections en abandonnant les visions idylliques auxquelles ils avaient adhéré pour adopter une vision très sombre de la situation, avec des commentaires du type « le printemps se transforme en hiver ». Le plus surprenant, en vérité, a été la faiblesse des victoires électorales des forces religieuses. Le cas le plus frappant est, bien sûr, l’Egypte, où l’on a pu voir combien la chute de l’influence et des scores électoraux des Frères Musulmans a été rapide. Il n’y a qu’à considérer le nombre de votes dont les Frères Musulmans ont bénéficié aux élections parlementaires puis à l’élection présidentielle, au premier tour de la présidentielle, et enfin au référendum sur la Constitution : il est évident qu’ils perdent de l’influence à très grande vitesse. Ils perdent du terrain, et c’est cela qui est le plus surprenant.

On peut dire la même chose à propos de la Tunisie, malgré le problème des divisions au sein de la gauche – laquelle était ridiculement fractionnée en un nombre incroyable de groupes et d’organisations : des douzaines de listes de la gauche et de la gauche radicale se sont affrontées lors des élections dans la capitale. Si l’on additionne les voix portées sur les diverses listes de gauche, on obtient un résultat qui se serait traduit par un nombre important de sièges au parlement, si les votes avaient été combinés. En dépit de tout cela, les Frères Musulmans tunisiens du mouvement Ennahda ont obtenu 40% des votes avec une participation électorale inférieure à la moitié, ce qui signifie en fait qu’ils ont obtenu 20% des votes des inscrits. Il ne s’agit pas précisément d’un raz-de-marée. La Tunisie a connu, depuis lors, une détérioration des conditions sociales et la coalition qui a accédé au pouvoir, menée par la force islamique dominante, a perdu du terrain. Elle est de plus en plus discréditée à cause de son incapacité à apporter un quelconque début de solution aux problèmes réels auxquels le pays fait face, à savoir ceux que j’ai déjà mentionnés : chômage, problèmes économiques, problèmes sociaux, etc.

Nous avons assisté aussi bien en Tunisie qu’en Egypte à une montée des luttes sociales, des luttes des travailleuses et des travailleurs, avec des affrontements croissants entre ces luttes sociales et les gouvernements dominés par les Frères Musulmans dans les deux pays.

Ce phénomène a atteint des niveaux dramatiques en Tunisie avec un affrontement entre l’UGTT et le gouvernement qui est devenu violent. Le pays se dirige vers de nouvelles élections mais, avant même ce nouveau tour électoral, les affrontements sociaux et politiques font rage, de sorte que la situation d’ensemble a atteint le point d’ébullition. Tout change à très grande vitesse. Tant la tendance à prendre ses désirs pour des réalités au début que les commentaires catastrophistes par la suite sont impressionnistes et erronés. La réalité est que nous faisons face à un bouleversement révolutionnaire à long terme, un processus révolutionnaire au long cours qui a débuté en décembre 2010 et va se poursuivre tant dans les deux pays qui ont vu le soulèvement aboutir à de premières victoires que dans ceux qui n’ont pas encore été affectés à un niveau majeur. Toute la région est en ébullition.

Que s’est-il passé avec l’appel de l’UGTT pour une grève générale, début décembre ? Je crois qu’il a été annulé ?

Gilbert Achcar}

 : En effet, il a été annulé à la suite d’un compromis. Dans le fond, la direction de l’UGTT a craint que la confrontation tourne mal parce qu’il n’y a eu qu’un seul appel précédent à la grève générale dans le pays, en 1978, qui a mené à un affrontement très dur. Il y avait donc quelques craintes vis-à-vis de ce qui pouvait se produire. C’est pourquoi ils ont accepté de se replier sur un compromis avec lequel aucune des deux parties n’a perdu la face. Mais l’avertissement a toutefois été émis et l’UGTT n’a pas mâché ses mots dans ses attaques contre le gouvernement, dans ses critiques de la manière dont ils se comportent au pouvoir. Elle continue d’exiger la dissolution des milices contrôlées par le parti islamique. Les Frères Musulmans, tant en Egypte qu’en Tunisie, se sont montrés plus efficaces même que Moubarak dans le recours à ce type d’organisation de casseurs.

Voilà donc comment la situation se présente. La perspective en Tunisie est très intéressante parce que c’est le seul pays de la région dans lequel un mouvement organisé de travailleurs dirige réellement le processus. Il se trouvait déjà à la tête du soulèvement de décembre 2010/janvier 2011. Ben Ali a fui le pays le jour où la grève générale a touché la capitale, le 14 janvier 2010. Ce sont les syndicalistes qui ont dirigé la lutte, de Sidi Bouzid, la ville où tout a débuté après le suicide de Bouazizi, jusqu’au jour où le soulèvement a culminé dans la capitale. Les militants syndicaux de base et cadres intermédiaires ont été la direction véritable de la lutte. Toutefois, après la chute de la dictature, il y a eu à la direction de l’UGTT un changement qui a placé la gauche, y compris la gauche radicale, à la barre. La gauche tunisienne a finalement tiré les leçons de son expérience récente et est parvenue à s’unifier dans ce qu’ils ont appelé Front populaire. Le fait que cette coalition des forces de gauche soit dominante au sein de l’UGTT est extrêmement important : cela place la Tunisie à un stade de la lutte plus avancé que dans n’importe quel autre pays de la région.

Gilbert Achcar

Originaire du Liban, professeur à l’Ecole des études orientales et
africaines (SOAS) de l’Université de Londres. (https://gilbert-achcar.net/
— @gilbertachcar)
Auteur de plusieurs ouvrages, dont *Le Choc des barbaries* (3e édition,
2017), *La Poudrière du Moyen-Orient *(avec Noam Chomsky, 2007),* Les
Arabes et la Shoah* (2010), *Le Peuple veut* (2013), *Symptômes morbides*
(2016) et *La Nouvelle Guerre froide* (2023).

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